La liberté sur les lèvres
(Bohème)
Parme Ceriset
Edition Unicité. Chantelangue & Compagnie (2025)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Saisissant le réel et captant l’éphémère avec une poésie soucieuse de beauté où le langage n’est cependant pas que recherche de l’esthétique, La liberté sur les lèvres de Parme Ceriset s’inscrit dans une quête d’absolu, de liberté, de solidarité et d’éternité. Dans ce recueil, la poésie est une énergie vitale, ardente, incandescente, se transmettant à travers le temps et assurant la continuité de la parole au-delà du fugitif : « Le poème est cette sève de feu : qui s’écoule de siècle en siècle ». Défiant l’effacement, la poésie s’impose alors comme une réponse à la fatalité.
Ecrire contre l’effacement
Dans La liberté sur les lèvres, la poésie est un fabuleux moyen d’exorciser la mort par le pouvoir de la création qui arrache au néant des parcelles d’éternité. Une fois que l’inexorable aura vaincu, l’humain se fondra dans les éléments cosmiques, naturels, minéraux, aquatiques : « Un jour, on nous trouvera échoués sur le rivage, / méduses bleuies, / coquillages vidés de leur chair / en résonance brute / avec le souffle de la mer ». Le souffle et l’empreinte de ceux qui ne sont plus résistent au temps et habitent l’univers : « Nous sommes des fragments d’astres / dont les halos-fantômes / brilleront à des années-lumière / de leur disparition ». Les ancêtres demeurent en chaque être humain, inscrits dans leur ADN et leur âme : « Nous sommes descendants de leurs souffles / ce sont leurs rêves qui flambent / dans nos lèvres ardentes, / nos artères palpitent / aux rythmes de leurs chants ». Ils vivent en nous, passants inoubliables, et leur présence concrète persiste dans les empreintes laissées sur les parois des cavernes, berceau de l’art des origines : « Quelque chose de la Nuit nous relie / aux premières lueurs de l’Art / aux mains gravées dans la roche / comme une marque de leur passage ». La poésie contemporaine de l’autrice prolonge le geste pariétal, comme si écrire revenait à poser la main sur la paroi du temps. Une mémoire collective de l’humanité innerve l’univers de Parme Ceriset : du personnel, elle accède à l’universel.
La vie précieuse et belle
Et celle qui a frôlé la mort, dit la fragilité et la beauté de la vie précieuse qu’elle croque, dévore, savoure avec voracité : « Rugir en surgissant d’une nouvelle chrysalide, / en déchirant la peau de tous les impossibles. / Savourer la lumière crue à coups de crocs, / mordre les ténèbres et leur arracher le coeur, / s’abreuver aux rivières des apollons, / être fauve de bonheur ». La violence des verbes, redoublée par la vibrante et gutturale allitération en « r », installe toute une poétique de l’instinct, hymne de renaissance et d’affirmation du vivant. Son amour de la vie est rage : « « J’arrache avec les dents / ma revanche sur le sort … / J’ai un compte à régler avec la mort, / J’ai un compte à régler avec la vie ». « L’Amazone » libre et sauvage, à l’« âme de guerrière », malgré toutes les douleurs, triomphe dans son combat pour la vie. Elle échappe au néant par l’intensité des sensations et leur renouvellement constant. Elle avance, libre, fidèle à l’élan vital qui la soustrait à l’abîme.
Entre émerveillement et révolte
Puisant la matière de ses poèmes dans la nature et dans son existence, Parme Ceriset tisse la célébration de l’univers à ses souvenirs, ses expériences, son vécu et ses réflexions. Et franchissant les limites du monde, « dans la lumière drapée de la lune », elle dépasse les beautés terrestres pour accéder au cosmos. Elle s’élève, dit la fugacité, et l’immobilise, criant son émerveillement devant la vie, mais aussi sa révolte et sa profonde tristesse devant les tragédies d’un monde et d’une Histoire qui bégaient : «Ma rébellion est une Amazone indomptable. / Certains jours, elle est une mer tempétueuse / dont les vagues se dressent / face aux injustices et à la cruauté / aux quatre coins du monde ». Dans ses poèmes, apparaissent un éden merveilleux, mais aussi la réalité brute minée par la souffrance, la violence et la mort.
La parole poétique, lieu de résistance et d’espérance
L’humaniste clame la liberté essentielle, la primordiale tolérance, l’impératif amour. Ces fondements premiers de l’humain, requêtes vitales, irriguent les poèmes du recueil. La parole poétique devient alors lieu de résistance et d’espérance affirmant la dignité de l’humain et sa capacité à aimer. Cette exigence humaniste, (« mes rêves humanistes sont à vif ») se déploie dans une langue charnelle et sensuelle, célébrant une affirmation obstinée au vivant.
Hypersensible, ressentant avec acuité la réalité, « Je perçois le monde qui souffre / en chacun de mes pores… », elle est solidaire de toute souffrance sans discrimination : « Ne vous laissez pas cloisonner / entre des murs d’intolérance, / ne vous laissez pas diviser… ». Accueillant la douleur universelle, elle appelle à une fraternité sans frontières où la liberté triomphe par le pouvoir des mots : « Réinventer la liberté / quand les mots brisent les chaînes / de nos préjugés ».
« L’Amour est révolutionnaire »
La poésie est l’arme du combat de Parme Ceriset. Elle en fait un champ – chant – de résistance, animé par un registre lyrique brûlant. Portée par l’usage du pronom de la première personne, sa voix se dédouble parfois dans un « tu » introspectif, véritable dialogue intérieur où elle se convoque et s’exhorte à vivre dans la liberté : « Tu peux être libre, / les cicatrices au vent, / à la faveur de l’aube / qui tapisse tes plaies / du baume bleu du jour, / et suture le temps ». Et au coeur de cette résistance, c’est l’amour qui œuvre, force sublime, puissante et invincible, comme le souligne la phrase au rythme binaire, en prose et en italique, mise en relief au bas d’une page : « Dans un monde où la violence règne, où la haine fait loi, l’Amour est révolutionnaire ». Clausule isolée terminant le poème en apothéose. L’Amour : une force capable de bouleverser et de transformer le monde !
L’orfèvrerie de l’écriture poétique
Cette force bouleversante ne doit rien à l’emphase : elle s’inscrit dans une langue d’une limpidité trompeuse. La clarté de la phraséologie de Parme Ceriset donne l’illusion de la simplicité ; elle est pourtant le fruit d’un patient et rigoureux travail d’orfèvre révélé par la richesse des images, l’originalité des réseaux connotatifs, la puissance et le souffle des vers emportés par d’amples enjambements, rythmés par la musicalité d’assonances et de jeu d’échos. L’écriture de l’habitante du Pinde mêle étroitement l’abstrait et le concret, faisant naître des images sensibles où les idées prennent corps – « des murs de rêves », « tes mots dansent » – et où la pensée devient matière vivante, donnant ainsi à voir et à ressentir l’imperceptible. Elle matérialise les idées et spiritualise les choses. La poétesse joue avec les mots, les figures de style, les sons, transfigurant le réel. La paronomase dans « Mais nous avançons / en fendant l’amer, / la mer est à nous », par exemple, relève d’une poétique de la transfiguration, où la souffrance traversée devient espace de conquête et de liberté. Dans le même mouvement, l’esthétique de l’écriture se tisse à la sensualité : « Mes cédrats de Calabre / fondent au creux de tes mains ». La métaphore transfigure poétiquement le corps féminin en fruit solaire et savoureux, renouant avec l’esthétique du blason. Ainsi l’humain et la nature entrent en profonde résonance. L’être aimé se fond dans les éléments, en communion avec le ciel, la terre, l’espace : « Tu souris à la lune, / transfiguré par l’eau vive infiltrée de météores. / Les pierres, parcelles de monde éclatées, / écoulent leurs paillettes de schiste sur tes cheveux ». Les vers de Parme Ceriset déploient une poétique de la fusion entre l’humain et le cosmos concrétisant sa singulière et esthétique vision du monde.
Un souffle à ciel ouvert
Les poèmes de Parme Ceriset sont ouverts à la liberté. Son dernier texte s’achève sur des points de suspension, laissant le recueil entrebâillé dans un souffle prolongé. Sans titres et sans rimes, les vers, de mesures différentes, ne commençant pas tous par une majuscule, refusent les cadres qui enferment. Ils respirent à ciel ouvert, en écho avec la nature grandiose et indomptée captée par l’objectif de la poétesse et offerte au regard du lecteur. Les lumineuses photographies, mises en miroir de l’écriture, se conjuguent aux textes pour matérialiser la beauté et l’immortaliser.
Intensément présente dans ses poèmes, libre de se révéler tout entière, lançant, avec des jeux de mots , (« Libère la poésie / de son corps sage »), des clins d’oeil teintés d’un léger humour, celle dont Ronsard et son Carpe diem (« Fais de chaque fruit un festin, / de chaque chant d’oiseau une ronde / et danse du soir au matin ») et Eluard (« A l’encre rouge, / pinceau brûlant entre les lèvres, / je tatoue sur ton corps / les frissons de l’extase / et le mot Liberté ») font partie de son monde imaginaire, est capable de faire dérailler le sublime de la poésie en usant d’un terme familier pour dire son exaspération : « je me fous des orages qui rythment ma danse». Ainsi, la beauté vacille, désacralisée sans être abolie, dans une poésie libre et révoltée.
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Merci infiniment Annie. Je viens de lire cette sublime chronique. Je suis époustouflée par votre talent, par vos analyses toujours très pertinentes et détaillées. On sent que vous êtes très cultivée et très intelligente, que vous connaissez bien la poésie et l’humain, la psychologie humaine en particulier. On sent aussi que votre capacité de perception est inouïe. Quelque chose dans votre vie a dû vous offrir de développer cette étonnante lucidité.
Mille mercis encore !
Merci encore pour vos recensions toujours magnifiques, détaillées, riches en perceptions et en analyses pertinentes.