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Question d’équilibre

2/10/2025 | Livres | 1 commentaire

Question d’équilibre.
Enquête sur un funambule Didier Pasquette
Hélène Caillet
Compagnie ALTITUDE (2025)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Couverture du livre Question d’équilibre d’Hélène Caillet : silhouette d’une personne en équilibre sur un grand vélo ancien (un grand-bi) au coucher du soleil, illustrant la recherche de stabilité et d’harmonie. Naissance d’une biographie 

Les 24 et 25 juin 2023, l’Association « les amis des Arts » de Mornant organisa un week-end dédié au Street Art. Parmi les organisateurs figurait l’écrivaine Hélène Caillet qui ouvrit sa maison pour accueillir deux artistes invités. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance du funambule, Didier Pasquette, venu réaliser une performance spectaculaire : traverser, à 25 mètres de hauteur, l’espace séparant «  la tour du Vingtain et le sommet de l’église ». Le week-end remporta un immense succès et fit l’objet de nombreux articles dans la presse.  Pourtant, seul un maigre papier, sans relief, évoqua Didier Pasquette. Déçue Hélène Caillet proposa alors au journal local Le Progrès une page à son sujet. De cette frustration, naquit l’idée, entre Didier Pasquette et elle, d’entreprendre la rédaction d’une biographie. C’est ainsi que naquit l’ouvrage Question d’équilibre. Enquête sur un funambule Didier Pasquette.

Des instants de poésie suspendus

Dans ce recueil, Hélène Caillet présente l’homme et le funambule, l’artiste et « l’homme de théâtre, celui qui vit un rôle plus grand que sa vie »,  l’enseignant et le pédagogue, directeur d’une école de cirque, un homme simple, capable cependant de choses extraordinaires qui « recherche la beauté du geste » et évolue au milieu des nuages. Artiste international, Didier Pasquette a présenté ses performances en Europe, aux Etats-Unis, à Pékin, Taïwan et dans bien d’autres lieux emblématiques du monde.

Partout où il déploie son fil, qu’il s’agisse d’une place historique ou du cœur d’une grande métropole, Didier Pasquette transforme l’espace en scène éphémère et le ciel en théâtre. Ses traversées ne sont pas seulement d’extraordinaires prouesses techniques, mais aussi des instants de poésie suspendus, gravés dans la mémoire de ceux qui les contemplent. Plus que l’exploit, Didier Pasquette recherche avant tout la beauté du geste et l’émotion partagée.

Rigueur, méthode et liberté

Emerveillée, fascinée (« un personnage comme Didier me fascine ! ») par les performances du funambule et par son parcours, par sa recherche de l’esthétique et son désir de transmettre son art, touchée par l’humilité et la simplicité de l’homme, Hélène Caillet s’engage dans la rédaction de sa biographie avec méthode et rigueur. Comme l’indique le sous-titre Enquête sur un funambule Didier Pasquette, elle mène une véritable enquête : elle élabore un questionnaire libre ( souligné par le clin d’oeil du sous-titre : « question » et « libre » en blanc, « d’équi » en noir, donnant « question libre ») qu’elle enrichit au fur et à mesure de ses entretiens téléphoniques avec l’artiste. Elle recueille des données, interroge ses proches,  son épouse, Patricia, et leur fille, India. A l’écoute, patiente, observatrice, elle s’attache à sonder les moindres détails.

Une biographie atypique

Toutefois, au-delà de cette rigueur, elle choisit de s’affranchir des conventions de la biographie traditionnelle, proposant une œuvre qui s’inscrit en marge du modèle classique : « Et déjà prématurément, je me pose la question du fil directeur. Je ne veux pas écrire une bio chronologique. Je veux donner quelque chose qui lui ressemble », « Je ne voulais pas écrire une bio classique, chronologique ». Hélène Caillet invente alors une forme littéraire originale, à la fois empreinte de son regard et fidèle à l’esprit de Didier Pasquette. Atypique, son ouvrage se construit comme une suite de conversations ou de discussions informelles (« On en était où ? Ah oui, Rudy, collaboration, duo, Jade… ») où la narratrice s’interroge et interroge l’artiste, multipliant les anecdotes, les retours en arrière et les digressions. Cette structure éclatée donne au lecteur l’impression d’assister à une série de conversations vivantes et authentiques. Et tout en esquissant le portrait d’un artiste, d’un sportif et d’un homme, l’autrice se révèle en filigrane. Sa curiosité (« (…) Didier est un mystère que j’aimerais bien élucider »), ses questionnements, ses doutes (« Je ne suis pas certaine d’être à la hauteur de la tâche »), ses angoissesSi ce type que je connais seulement depuis cinq jours tombe du haut de son fil, je vais mal le vivre, c’est sûr ! »), sa sensibilité  (« Moi, cela m’a agacée ») et sa manière d’écouter façonnent le livre, qui devient alors un double portrait.

Quand écrire l’autre, c’est s’écrire soi-même

Le lecteur découvre autant Didier Pasquette qu’Hélène Caillet : sa rigueur d’enquêtrice méthodique, son recul transparaissant lorsqu’elle reconnaît ses propres limites, (« Je ne suis pas douée pour les descriptions physiques parce ce que ce n’est pas essentiel pour moi »), son humour se révélant dans des images décalées et savoureuses  (« Peignez les cheveux (Ben, ça va être simple : sa femme les lui coupe en brosse. A la tondeuse. Alors, visualisez un tapis en coco, celui qui orne votre entrée et qui dit Welcome ! », « Je crois qu’il faut aller au bout du bonhomme. Au bout du fil »)  et, en l’occurrence, dans ses jeux avec le champ lexical du « fil », (« C’est difficile de reprendre le fil »…), fil directeur du livre !  Son récit se teinte d’autobiographie lorsqu’elle revient sur son passé (« Dans ma jeunesse, j’ai fait beaucoup d’équitation. J’ai dressé des chevaux. C’était mon kiff ! ») ou lorsqu’elle évoque son fils Clovis. Ces touches personnelles donnent à son ouvrage une tonalité singulière où l’autrice se dessine en creux autant qu’elle brosse le portrait de Didier Pasquette.

Une écriture en miroir

A ces discussions et à ces échanges naturels se tissent aussi des analyses historiques, des réflexions, des photographies rapportant des événements, des souvenirs, donnant à voir les exploits éblouissants, saisissants et vertigineux de l’artiste ou ceux d’autres funambules comme les sœurs Koch en 1950, par exemple. Hélène Caillet glisse même dans la biographie un extrait de sa pièce de théâtre, Liberté sur canapé. Elle en explique la raison : « Si j’intègre mon écriture dans cet ouvrage, c’est parce que je pense que la première scène de cette pièce correspond au personnage – Didier – à la fois dans sa dimension d’homme public, ses convictions, son ressenti, mais également fait écho à sa peinture, sa sensibilité, le monde tel que nous semblons le voir tous les deux ». Elle établit un parallèle entre Didier Pasquette et ses écrits, montrant ainsi la sensibilité artistique qu’elle partage avec lui, le regard qu’ils portent tous les deux sur le monde et la vie. Cet extrait devient un miroir : il révèle Didier Pasquette tout en parlant d’elle. Cette insertion illustre la singularité de l’ouvrage : Hélène Caillet brouille les frontières entre la biographie et la création, comme Didier Pasquette mélange les genres : « Définitivement, c’est ce que je veux faire : pas seulement du fil, mais créer des spectacles avec de la musique et des acteurs… collaborer avec d’autres métiers du spectacle ». Didier Pasquette est non seulement un sportif exceptionnel, « un gymnaste qui a dépassé le stade de la poutre pour conquérir le ciel », mais c’est aussi et surtout un artiste suscitant des émotions fortes : « Il écrit dans l’air. Il trace des lignes et il marche dessus ».

Une biographie singulière et novatrice

Par son approche originale, qui mêle rigueur, liberté et même, par moments, une dimension poétique marquée par des refrains (« Et puis le vent qui fait voler les partitions »), la biographie d’Hélène Caillet brosse un portrait fidèle de Didier Pasquette tout en esquissant en creux le sien. Ce croisement des voix fait de l’ouvrage une biographie singulière et novatrice. Facile et agréable à lire, doté d’un tempo dynamique et de nombreuses péripéties, Question d’équilibre. Enquête sur un funambule Didier Pasquette ouvre au lecteur les portes d’un univers méconnu, où l’art du funambule devient une métaphore de la beauté.

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1 Commentaire

  1. Hélène Caillet

    L’écritoire des Muses, comme d’habitude, est mon phare. Grandiloquent? Un auteur a toujours une intention qui n’est pas forcément préhensible, dans le choix des mots, du genre, du style ou de la structure. L’idée, justement, est que tout ce travail n’apparaisse pas, que la lecture soit fluide, agréable, plaisir. Mais l’écritoire des Muses a ce don pour comprendre ce qui se cache derrière et pour l’auteure que je suis, c’est un régal.

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