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Le petit camion de pompiers

23/02/2026 | Livres | 2 commentaires

Le petit camion de pompiers
Jacques Koskas
Editions vivaces (2025)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Le petit camion de pompiers
Jacques Koskas
Un petit garçon vue de dos joue avec un camion de pompier sur un tapis rouge Au croisement des genres

Le petit camion de pompiers de Jacques Koskas, – titre hypocoristique cachant tout un univers -, est un roman hybride, singulier, à l’architecture narrative savamment élaborée. Polyphonique, il tisse le réel et la fiction. Faisant alterner différentes voix au présent et au passé, il se présente tout à la fois comme récit, journal intime, dépositions, roman à suspense, roman de filiation, roman sur les relations familiales, roman de mémoire, roman historique et psychologique.

L’entrelacement du réel et de la fiction

Il remet en cause la frontière entre la réalité et la fiction en évoquant des lieux connus de Marseille comme le port, son ombrière du vieux-port, l’« l’immeuble délabré de la rue d’Aubagne » qui, en novembre 2018, s’effondrera en ôtant la vie à huit personnes, le changement climatique (« Un peu partout les forêts s’enflamment. Le réchauffement climatique s’emballe. Les espèces animales disparaissent. Les glaciers se liquéfient. Les virus jouent à cache-cache sous les masques ») et surtout en ancrant son histoire sur la rafle des Juifs de Marseille en 1943. Il tricote des faits passés réels comme l’arrestation de familles juives pendant la Seconde guerre mondiale et inventés, imaginaires, comme l’enlèvement, suivi d’une enquête policière, de cinq inconnus par David et Esther.

L’inscription du romanesque dans le réel historique

Du 22 au 24 janvier 1943, les Allemands aidés par la police nationale arrêtent de nombreux Juifs à Marseille. Dans le roman, cachée dans un buffet, seule la petite Rebecca, âgée de six ans, échappe à l’opération du 24 janvier. Sept décennies plus tard, sa fille Esther force son frère David à entrer dans son délire pour offrir, comme cadeau, à leur vieille mère en fin de vie, la reconstitution de sa dernière journée passée avec sa famille. Pour ce faire, comme il faut des personnes représentant les disparus, la fille décide de procéder à des enlèvements. Mais les événements ne se déroulent pas comme elle l’espérait : une femme meurt, un incendie se déclare. David, grièvement blessé, hospitalisé, opéré, plongé pendant quatre jours dans un coma artificiel, accusé d’enlèvement et de séquestration, fait l’objet d’une enquête.

Du suspense à l’exploration psychologique

– Le suspense

Roman policier, roman à suspense aux nombreux rebondissements et événements imprévus, Le petit camion de pompiers s’ouvre sur un prologue et une pièce de théâtre à la précise distribution. Tous les protagonistes de l’ouvrage assistent au spectacle, mise en abyme de la dernière journée de la famille arrêtée par les Allemands, dont la première scène, située dans un décor des années quarante et ancrée dans le judaïsme, (« Au centre d’une étagère, un chandelier à sept branches jette un éclat argenté »), s’achève sur une didascalie inquiétante et nimbée de mystère  : « Des bruits, derrière la porte, interrompent Martha. / Les pas résonnent plus fort / On perçoit des voix . Un cri … ». La progression discontinue du récit, ponctuée de retours en arrière, déstructure l’histoire dans une stratégie de dévoilement progressif. L’intrigue implique d’emblée une forte tension : que s’est-il passé en 1943 ? En 2020 ? Que va-t-il se passer pour David ? Le suspense monte progressivement. Tout est révélé à petites doses. Cependant, l’enjeu du roman dépasse la seule énigme policière pour s’inscrire dans une véritable plongée dans la psyché de David et des autres protagonistes. David, homme passif, qui subit depuis sa petite enfance les événements, n’a pas du tout le profil du gangster comme le suggère malicieusement Eglantine, l’infirmière, par sa question. Revenant sur ses pas, elle «_se penche sur David et lui murmure à l’oreille . « J’oubliais. Il y a un policier devant la chambre. Vous êtes un gangster ? ».

– L’exploration de la psyché

David est un anti-héros quasiment jusqu’à la fin du roman. Avant de rencontrer Amandine, son amante à la forte personnalité, il « vivotait au rythme d’un animal en hibernation alternative à l’humeur variable entre calme-sans-soucis et sombre-sans -avenir, selon la couleur du ciel ». Jeune garçon, « solitaire, silencieux, emprunté » surprotégé par sa mère (« Sa mère l’avait élevé dans un cocon verrouillé à double tour, loin des dangers du monde, loin des gens cruels et pervers. Pas d’école maternelle. Pas d’activités en dehors de la maison. Pas d’amis »), il était « le candidat idéal aux brimades ». Lorsque commence l’intrigue, il subit comme lorsqu’il était petit, l’emprise de sa sœur. Un dimanche tout bascule. Il n’arrive pas à dire non  à la folle proposition de son aînée ! Le pouvoir de persuasion de la manipulatrice à la parole enveloppante (« La voix d’Esther est veloutée. Persuasive. Enveloppante. C’est la voix idéale pour rassurer un enfant ou apprivoiser un animal » ) et le ressenti de David («  Il aurait dû se lever et partir. Il ne l’a pas fait. Il aurait dû se boucher les oreilles. Il ne l’a pas fait.Il aurait dû interrompre sa soeur. Il ne l’a pas fait ») sont dépeints avec une remarquable acuité et une précision quasi clinique. L’usage réitéré du conditionnel passé, doublé d’une anaphore syntaxique obsédante met en scène le conflit intérieur du personnage partagé entre lucidité et impossibilité d’agir.

Le roman policier est aussi roman psychologique. Jacques Koskas donne à voir avec une grande finesse psychologique la complexité souvent tortueuse de l’esprit et du coeur humains, les motivations des êtres, leurs sentiments contradictoires, leurs ressentis accompagnés de symptômes corporels décrits avec réalisme (« le corps secoué par les pulsations de son coeur affolé. Muscles tendus, respiration chaotique… »), leurs émotions. Il montre la force des non-dits inconsciemment sus (« Ainsi, il reçut la confirmation de faits qu’il connaissait sans que personne ne lui en ait parlé ») et leur révélation perturbante.

Filiation et transmission mémorielle

L’ouvrage confine aussi au roman de filiation. La tragédie passée a laissé des traces dans le conscient et l’inconscient des descendants : « Les histoires de famille ont la gravité d’un bloc de pierre qui vous écrase le dos. Il faut être sacrément costaud pour supporter le poids des ancêtres et avancer dans l’existence sans se prendre les pieds dans les obligations filiales ». Les êtres disparus absorbés dans le néant émergent dans les souvenirs, les rêves, volutes de fumée invisibles (« Tout son passé a disparu dans des oubliettes abyssales. Seul ce souvenir subsiste. C’est le dernier survivant d’un naufrage monumental qui flotte à la surface d’un océan jonché de cadavres partis en fumée ») mais terriblement présentes. David pensait n’avoir aucun lien avec son passé familial. Mais ce passé constitue sa charpente invisible. Après la révélation, ce passé revient en lui. L’adulte David d’aujourd’hui devient le petit David d’hier, (« J’étais lui…(…) J’étais lui… J’éprouvais tout ce qu’il éprouvait, tout ce qu’il vivait »/ « J’ai eu besoin de vérifier dans le miroir si j’étais moi, si j’étais vivant, entier »), il s’assimile à lui, allant jusqu’à ressentir ce que le petit garçon a ressenti lors de son arrestation. Porteur du même prénom, il en est la continuité. Ainsi se forme une chaîne mémorielle où chaque descendant porte en lui l’empreinte des disparus. La tradition s’impose comme un héritage dont nul ne se défait, un « flambeau (transmis) contre l’oubli ». Elle devient aussi pour ceux que l’Histoire a meurtris, une forme de résistance à l’effacement et à l’oubli. Les blessures laissées par la Shoah façonnent souvent à leur insu leur vision du monde et guident leurs choix et leurs actions.

Une esthétique du recul et de la rêverie

Cet ouvrage au fort enjeu historique et mémoriel est toutefois dépourvu de tout pathos. Jacques Koskas donne à voir les faits avec recul, les examine avec la précision d’un analyste, sans céder à l’émotion. Il joue même parfois avec l’humour : « La demoiselle, c’est ma grande sœur ; Elsa. Dix-neuf ans Treize ans de plus que David et moi (…) Un double accident, à cause du Dr Ogino qui avait la passion du thermomètre », «_ _C’est une vieille fille grincheuse, persuadée d’être dotée d’une intelligence supérieure à côté de laquelle les plaisirs du corps sont aussi essentiels qu’une larve de moustique »…_ou bien quelquefois, l’auteur embarque le lecteur dans un univers onirique coloré, musical et sensuel : « Il vole sur un tapis de perles d’eau aigue-marine. Autour de lui, des boutons d’or virevoltent en folle sarabande (…) Des cordes de guitare safran, soufre, topaze, vanille, sable et vénitien, vibrent au fond d’un arc-en-ciel vaporeux. Des chants de poètes lavande s’illuminent en feux d’artifice albâtre, mandarine et cerise ». Son écriture presque synesthésique déploie une rêverie où les sens se mêlent et suspendent la gravité du réel.

Au croisement du roman policier, du roman à suspense, du récit de filiation, de la fresque mémorielle, Le petit camion de pompiers déploie une intrigue où le suspense n’est pas dissocié d’interrogations plus profondes sur l’héritage et la transmission. En articulant l’Histoire et l’exploration des consciences, Jacques Koskas, psychomotricien, psychanalyste et prolifique écrivain, sonde les failles intimes de ses personnages mais aussi de l’être humain en général.

D’autres ouvrages de Jacques Koska à lire :

18 rue du parc)
La liste de Fannet)
La fille sur le trapéze)
Sous l’ombrière du vieux-port
Des fleurs pour Baptiste
Histoires noires autour d’une tasse de thé
Mortel végétal
Les vies de Baya
Toujours tu chériras la mer
Dix histoires étonnantes colorées d’une légère touche d’étrangeté
L’enfant et le papillon

2 Commentaires

  1. Jacques KOSKAS

    Merci chère Annie,

    Quelle belle chronique. Et quelle belle langue que la vôtre.

    Grâce à vous, mes modestes écritures prennent une valeur que je n’imaginais pas.

    Votre lecture de mon dernier roman souligne, de façon claire et détaillée, ses différents aspects tels qu’ils se sont déployés, parfois malgré moi, au cours de la transe produite par la succession des mots, des phrases, des paragraphes.

    La partie que vous consacrez à la filiation et à la transmission mémorielle me touche particulièrement. Le combat est rude entre le désir personnel d’émancipation et la puissance des racines immarcescibles qui s’abreuvent à la mémoire de l’histoire universelle.

    Souvent, le recours à l’onirisme représente une tentative archaïque, infantile, de résister aux liens qui nous imposent une identité non choisie tout en constatant, et en acceptant, l’impossibilité de s’en défaire.

    L’écriture a ce pouvoir de nous maintenir en équilibre sur la corde du funambule, attirés, à la fois, par le vide vertigineux et un but inavoué, réel ou fantasmé, lointain et peut-être inatteignable.

    Merci encore Annie.
    À bientôt.

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  2. Forest-Abou Mansour Annie

    Merci cher Jacques Koskas pour votre sympathique message et pour votre intéressante analyse sur la puissance des racines et le rôle de l’écriture.

    Réponse

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