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Toujours tu chériras la mer

17/11/2021 | Livres | 1 commentaire

Toujours tu chériras la mer
Jacques Koskas
Editions Vivaces (2021)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Toujours tu chériras la mer de Jacques Koskas Le passé jamais oublié

 Le nouvel ouvrage de Jacques Koskas (1), Toujours tu chériras la mer, propose au lecteur une enquête, à titre personnel, d’un policier retraité, Edgar Bourru, de son nom complet, Edgar-Marie Bourrugneau de la Montée des Saules. Edgar Bourru plonge brutalement  dans son passé jamais oublié. Il a passionnément aimé une femme admiratrice de Baudelaire, Eloïse,  « volatilisée » mystérieusement, un beau matin alors qu’il «  s’attardait sous la douche », après huit jours passés dans une chambre d’hôtel de La Presqu’île, située aux environs de Marseille.  Une femme, absente intensément présente dans ses pensées,  introuvable, malgré toutes les recherches : « Il a utilisé tous les moyens d’investigation dont il disposait pour la retrouver ».  Trente ans plus tard, c’est le retour sur les mêmes lieux, la même chambre 204 inchangée : « Trente ans ont passé et c’est le même papier peint, aux immenses fleurs fanées, qui recouvre les murs. Même mobilier patiné, même parquet ciré, même couvre-lit beige à franges, au motif de chevrons, même rideau assorti au couvre lit (…) ». Retour suite à la lecture d’un article de journal illustré de la photographie d’une jeune femme, sosie d’Eloïse,  disparue elle-aussi : « Même coupe de cheveux raides, d’un noir d’encre. Frange jusqu’aux sourcils, mèches indisciplinées jusqu’aux épaules (….) ». Or « Eloïse aurait soixante ans aujourd’hui. Qui est cette jeune femme qui lui ressemble à s’y méprendre ? ». Double étonnant, inquiétant !  La recherche de la femme aimée se superpose alors à celle de la jeune disparue.  Edgar Bourru, homme rationnel, veut non seulement les retrouver mais aussi comprendre ces mystères.

 Le rêve et la réalité

 Dans Toujours tu chériras la mer, on part du réalisme avec des descriptions précises campant bien les personnages pittoresques, les lieux, notre époque où chacun sort masqué à cause de la pandémie de Covid.    Puis l’ouvrage devient de plus en plus fantastique. Il  est envahi par le rêve, les désirs enfouis au plus profond de Bourru : arrêter le temps, retrouver à l’identique les lieux, la femme aimée, la faire accéder à l’éternité. Désir du personnage principal mais aussi désir de tous les humains vieillissants : ressusciter le passé, retrouver ce qui a causé tant d’émotions, de joie, avant la déchirure tragique due à la fuite inexorable de la Vie. Le désir d’accéder à l’éternité comme  le sous-entend l’exergue, un quatrain rimbaldien : « Elle est retrouvée. Quoi ? -L’Eternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil ».  Poétique et subtile  indice révélateur de sens. La poésie, l’écriture éloignant la mélancolie, apportant la Beauté, donnant naissance à tous les possibles comme  « l’endroit où l’eau et l’air se rencontrent », espace hors temps où les « pensionnaires du cimetière (…) joue (nt) aux cartes », « vaquent à leurs nouvelles occupations ». Rêve de Bourru ou réalité ? « Quand Bourru se réveille, il est couché, par terre. (…) La porte à l’oeil de poisson bat doucement. Selon son mouvement l’escalier apparaît et disparaît (…) Le mur, transparent hier, n’est plus qu’un panneau noir. Défraîchi. Opaque ». L’oeil sur la porte,  non pas celui de Caïn, mais celui d’un poisson à la fonction regardante, morcelé, doté de toute une autonomie, disparu au réveil de retraité. Le lecteur plonge dans la vision ambiguë du fantastique avec l’intrusion  du mystère dans le cadre de la réalité. Bourru pour qui « la rationalité fait loi » se heurte à toute une oscillation entre l’irrationnel et le rationnel. Progressivement, « (s)a raison (…) vacille » dans une espèce de plongée en apnée dans des fonds marins où volètent des nuées de papillons « aux couleurs chamarrées ».

 Un univers poétique

 Comme le suggère déjà le titre, un vers de Baudelaire, l’ouvrage de Jacques Koskas, – roman fantastique, roman policier – est empreint de toute une poésie créée par des anaphores au rythme ternaire lyrique   « C’est pour elle que Bourru a débarqué (…) Pour elle qu’il a accepté (….) Pour elle qu’il consent à … » ), des  descriptions  aux tonalités verlainiennes  (« Les vagues affichent une grisaille mélancolique et la plage blonde disparaît sous un brouillard aveugle. Seul le déplacement de quelques silhouettes fantomatiques, en suspension dans l’air glauque (…) », la présence des poèmes de Désiré, « le gardien-poète » du cimetière, de Baudelaire,  de pastiches  complices de ce dernier, « Le soleil est mort. Noyé », de Lamartine,   « Le monde aurait suspendu sa course ». Cette écriture poétique  immerge le lecteur dans un univers onirico-cauchemardesque tricotant suspense, joie, mélancolie et angoisse.

 Un univers symbolique

Le littéraire se teinte de  psychologie et  de sociologie,  notions  semées au fil du texte à travers les propos, les réflexions, le ressenti  des personnages. L’angoisse devant le temps qui passe inexorablement,  devant  la mort  conjuguée fatalement à la vie,  apparait derrière les remarques et  les pensées de Bourru. Le roman se fait  questionnement sur des thèmes récurrents dans les ouvrages de Jacques Koskas comme la « douloureuse absence » de l’être aimé,  la notion de « deuil impossible », la  recherche de l’identité des parents biologiques, le végétalisme, la souffrance animale, le réchauffement climatique. Autant de questions soulevées dans un monde contemporain en pleine déroute. Le narrateur tente d’exorciser toutes ces angoisses avec des pincées d’humour : « J’ignorais que tu étais célèbre chez les poissons », « Points à relier ! Poings sur la gueule, ouais ! »,  une oeillade amusée à la manducation mortifère de Mme Marielle,  tuée par « une arête de poisson coincée dans la gorge », «Vengeance post mortem … d’un animal qui n’a pas apprécié d’être mangé » ,  des pointes d’ironie : « une femme portant l’uniforme incontournable du touriste en quête d’authenticité ». Il tente de conjurer le spleen, l’horreur de la mort  en décrivant  des « funérailles à la joyeuseté macabre » où « une foule en liesse » emportée par « une folle farandole » accompagne Mme Marielle à sa dernière demeure.  La vie avec  ses joies, ses fêtes, son mouvement triomphe, acquérant une espèce de plénitude tourbillonnante. La fin de l’ouvrage, quant-à elle, s’ouvre sur une mort idéalisée avec les vers de Baudelaire :  « Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères, / Des divans profonds comme des tombeaux » où les amants ne sont plus séparés par l’irrémédiable mais au contraire  réunis pour l’éternité dans un univers agréable et confortable matérialisé par le Butterfly, bateau, « coulé au début du dix-septième siècle » et la grotte, univers clos, chaleureux , protecteurs, enfouis dans les fonds marins, symboles du retour au sein maternel.

La mort, indissociable de la vie,  est une source d’inspiration donnant naissance à des œuvres  picturales, poétiques, littéraires…, mondes de Beauté situés au-delà, dans l’éternité de l’Art.  La création  aidant  à surmonter l’angoisse, aidant à vivre. La création étant compensation.

Toujours tu chériras la mer  est un ouvrage original mêlant différents genres et registres, – roman policier, poésie, fantastique, suspense… – ,  doté d’une vérité psychologique profonde. Spleen postulant l’idéal, il  fonctionne comme une mise en marche de l’inconscient.

(1) Du même auteur :

 

1 Commentaire

  1. jacques koskas

    Chère Annie Forest,
    Votre analyse subtile auréole le texte d’une force poétique que je ne soupçonnais pas.
    Vos références psychologiques font mouche. Pour moi, trouver la parade à la perte, au deuil, à l’abandon, est une recherche continue, sans doute vaine, mais nécessaire.
    Votre chronique traverse les apparences et j’avoue ressentir un grand réconfort d’être lu avec autant d’attention et de pertinence. Baume précieux lorsque le doute s’installe et me taraude dans la solitude de l’écriture.
    Merci Annie

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