Sélectionner une page

Jeanne. Voix et larmes en temps de barbarie

29/04/2026 | Livres | 0 commentaires

Jeanne . Voix et larmes en temps de barbarie
Jacqueline Merville
des femmes Antoinette Fouque (2026)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Jeanne. Voix et larmes en temps de barbarie de Jacqueline Merville Polyphonie d’une conscience assiégée

Des voix intérieures – « voix dubitative », « voix irritée », « voix railleuse », « voix moqueuse », voix rationnelle », « voix venimeuse », « voix perplexe », « voix chaleureuse », « voix nuageuse »… -, venues du passé ou de l’instant présent, assaillent Jeanne, la protagoniste principale du court mais dense ouvrage de Jacqueline Merville, Jeanne. Voix et larmes en temps de barbarie. Un flux de conscience, proche du monologue intérieur, donné à la troisième personne du singulier se déploie : les pensées s’enchaînent, par sauts et par bonds, au gré du monde sensible. Le flux se brise, se suspend. La pensée hésite, se retourne, s’interroge.

De l’écriture au cri

Comment écrire en temps de barbarie, se demande Jeanne ? : « Comment écrire cet hiver passé au bord de la mer d’Oman ? » Comment écrire la beauté dans la noirceur du monde actuel ? « Comment écrire les herbes dans la lumière du pré, ou une maison retrouve plein de souvenirs délicieux, un livre qui ferait tranquille la pensée et le sommeil ?« . Jeanne, la narratrice, s’interroge. La poésie aux mots purs et esthétiques serait-elle la solution ? : « La poésie resterait-elle le lieu des langues où le refus de la terreur, de la haine, de la guerre est le plus lisible refus presque lumineux, presque à ouvrir la porte d’un ciel ? Jeanne se dit que c’est un outil qui est un bon outil, mais le reste-t il en temps de massacres ? ». Jeanne n’arrive pas à écrire. Et au lieu de rédiger le récit qu’elle souhaiterait – « Où est donc passé son récit du rivage de la mer d’Oman ?« – , Jeanne lance un cri. Jeanne hurle sa douleur et celle du monde persécuté.

Les violences en écho

Femme fragile, hantée par un trauma ancien, (« Elle ne peut s’empêcher de se demander si une silhouette la suit (….) Les cicatrices sur son corps, dans sa tête, elle ne les oublie pas »), sensible, profondément humaine (« Jeanne est une femme trop simplement humaine, trop pacifiste et émotive »), elle se souvient de sa douloureuse expérience, choquante, effrayante, inoubliée et inoubliable, toujours ressentie, comme elle ressent l’actuel monde détruit par la violence des guerres, des massacres, des génocides. * Dans son esprit, la violence du monde se mêle à celle qu’elle a subie** : « La violence n’a pas de frontière en elle, tout se mêle. Hurler comme elle l’avait fait … nue et ensanglantée elle s’était cachée et avait hurlé (…) Son supplice ancien et les massacres en cours s’emmêlent, s’empiètent, font un noeud dur, aveuglant« . Elle élargit son vécu à toutes les femmes flagellées par la gent masculine (« Il a la peau dure , le règne de la mâlerie« ) à l’image de Gisèle Pelicot, droguée pour être livrée à des hommes par son propre mari, et au-delà à toutes les victimes martyrisées. Femmes et Palestiniens assimilés dans une brutalité semblable : « Comme les femmes ils sont, ces gens de la Palestine, tuables à merci« . Les mêmes bourreaux dans toutes les guerres passées et présentes, à Gaza, en Ukraine : « les visages des bourreaux de Gaza et d’Ukraine : mêmes mecs, mêmes tueurs ». Sa pensée devient un espace poreux où les violences se mêlent et se répondent – mémoire traumatique, histoire personnelle et collective, guerres – en de sombres vases communicants.

Horreur du monde et survie

Jeanne dit l’horreur de violences impensables : celle d’hommes puissants – tel DSK -, homme blanc, dont la parole l’emporte sur celle de sa victime, une femme, noire de surcroît, soupçonnée et tenue pour manipulatrice par l’opinion ; celles de « Tsahal«  (« Tsahal, lui, s’amuse avec les sous-vêtements des femmes abattues. Ah, elles avaient donc des chambres pour l’amour. Elles auront des césariennes sans anesthésie, et pas de lait. Dans les prisons, on viole avec manche à balai, bouteille, et quoi encore fait hurler les prisonniers aux yeux hagards, on ouvre des corps, y’a des organes sains à vendre »), celles encore qui ravagent l’Ukraine (« l’entassement, le froid, les chiens revenaient avec un pied d’enfant dans la gueule,des bouts de corps, de ceux à peine enterrés tout autour, une ville recouverte de cadavres encore assis, ou allongés dans les gravats….« ) se déployant dans l’indifférence et le déni général : « maintenant des tueries massives et documentées ont lieu et passent comme une lettre à la poste. Elle dit, est-ce moi, toi, nous, cette Europe-là approuvant cet enfer ? L’indifférence et le déni (…) ». Elle évoque les mers immenses et étincelantes devenues « outil de la mort, une arme contemporaine contre les survivants des guerres, de la faim », « les mers, des cimetières ». Elle écrit les larmes des femmes, mères et épouses, des pays en guerre : « elles pleurent les femmes russes, les femmes ukrainiennes, ce bruit de larmes de chaque côté de la frontière ». Jeanne, quant-à elle, ne peut que pleurer, se tordre les mains dans un geste répété, cherchant dans le mouvement, dans l’agitation (« Ce matin, ça tambourine donc sérieux dans sa tête, elle doit bouger, faire des petites choses dans la maison, ne plus rester assise au bord du lit. Elle va dans la cuisine, vide le lave-vaisselle, plie des torchons »), et dans le souvenir de lieux lumineux et apaisants, une échappée hors du réel mortifère. Bouger, agir et se souvenir d’agréables instants pour ne pas penser, et tenter d’écrire pour mieux aller, l’écriture devenant une thérapie : « Tu vas écrire, ça ira mieux ?* ».

*La voix caméléon

Jacqueline Merville, en donnant à entendre la voix de Jeanne, plonge le lecteur dans la conscience sensible et éveillée de cette jeune femme. Dans un lyrisme polyphonique, son vécu, ses émotions, ses analyses se déploient à travers un monologue intérieur à la troisième personne, souvent traversé par le style indirect libre et la focalisation interne. Et parfois le tutoiement, plus intime, plus profond, plus confidentiel, plus émouvant : « « Y a-t-il, Jeanne, de ta vraie voix dans tes textes, celle qui te fait vivre une solitude puissante… de cette chose écrite qui fait peur aussi ? ». Une multitude de voix habitent Jeanne et s’expriment : tantôt explicitement – la sienne ou celle, chaque fois désignée par un adjectif qualificatif épithète, (« voix méticuleuse », « voix agacée », « voix cérémonieuse »…) – tantôt implicitement, imbriquées à son discours, des voix glissent alors, sans transition, de la sienne à celle des prédateurs, feignant d’en adopter l’énoncé, que l’ironie met à nu : « Tashal abat un enfant courant derrière un ballon, le terroriste a neuf ans ». Le discours génocidaire, ainsi pris en charge sur le mode de l’ironie, se donne comme une tentative de justification : « Il faut bien qu’on se défende« .
A cette polyphonie s’ajoute une modulation plus subtile encore : celle de la tonalité même de la voix qui se transforme au passage d’une langue à l’autre : « elle admirait Léna qui jonglait avec maintes langues. Sa voix, comme un arbre empli de langues. Même le timbre de sa voix changeait. Sa voix, un caméléon… ». La voix n’est plus seulement porteuse de discours, elle devient un lieu mouvant, traversé de langues, de mémoires et d’identités. Cette plasticité en révèle toute la fragilité, mais aussi toute la richesse. Entre masque et dévoilement, elle porte en elle les tensions du monde, et fait de l’écriture un espace où les voix, loin de se fixer, ne cessent de se transformer.

Du réalisme à la poésie

Au tendre et douloureux choeur des voix féminines répond « l’incessant choeur des voix viriles (qui) égrène les noms des chars, bombes, drones » dont la violence est exhibée et dénoncée. Le récit est porté par une langue émotive, vivante, parfois hachée, d’une lucidité incisive, suivant le fil des pensées et des réflexions qui se succèdent. Des phrases canoniques, des phrases courtes (« Ils déjeunent. Jeanne grignote du pain. Swann lui trouve la mine fatiguée. Il fait vraiment chaud. Il débarrasse la table. Il va se doucher une fois encore »), saccadées, des phrases nominales, phrases aux adjectifs post-posés (‘la vie bonne » : en même temps petit clin d’oeil de l’écrivaine au titre d’un de ses ouvrages !), aux adverbes isolés (« Jeanne avait repris sa canne, lentement sa canne sur l’asphalte »)* ou antéposés (« lentement rejoindre sa chambre ») participant d’une écriture fragmentée qui mime le flux de conscience. L’écriture révèle la souffrance du monde mais aussi la souffrance intime de la narratrice, « La poésie, la bouée, bouée trouée, dit Jeanne qui regarde les vieux volets fermés de la cuisine où le dard du soleil s’infiltre comme des épées par les fissures du bois », laissant remonter l’indicible. A travers les images, « bouée trouée », « dard », « épées », affleure, en creux, la mémoire du viol, à la fois voilée et dévoilée. L’écrivaine réaliste se fait alors poète : c’est là que son écriture trouve son point d’incandescence.

De la langue du monde à la langue de l’âme

Malgré l’apparence d’un flux spontané et désordonné, le récit est rigoureusement construit. A partir de pensées et de ressentis personnels nés de souvenirs et du quotidien, la réflexion s’élargit. La narratrice réfléchit à la langue, instrument de communication, et surtout vecteur de culture. Elle évoque une langue de plus en plus vidée de son inconscient culturel avec la « langue planétaire, l’anglaise, l’américaine », langue fonctionnelle, « voix du pouvoir« , « langue de la soumission planétaire ». Quelle qu’elle soit, la langue dominante tend à devenir langue d’asservissement, langue raciste, véhicule de rejet et de discrimination : « Elle se souvient de ces adolescents parlant et riant avec la langue de pays lointains musulmans dans une ruelle avignonnaise où un centre les accueillait. Les propriétaires des maisons voisines les firent chasser loin du palais des Papes. Cette langue incompréhensible et bruyante allait mettre le feu à leurs maisons, jardins, bagnoles« . Elle est loin de « la langue de l’âme« , de la langue maternelle (« Elle campe sur son minuscule territoire, fidèle à la langue de sa mère descendue des montagnes pour penser, rêver, rien faire »), pas toujours châtiée, mais donnant à entendre « les misérables choses de la vie« , douce, solidaire, habitée de rêves et d’amour – une voix qui descend des montagnes et vient clore l’ouvrage en point d’orgue, sur une délicate note d’espoir.

L’ouvrage de Jacqueline Merville est un brillant et subtil exercice de style autant qu’une courageuse et lucide dénonciation féminine de la violence, loin des idéologies qui étouffent la réflexion et l’humanisme. Comme se le demande Jeanne, comment écrire en ces temps de barbarie ? Plusieurs choix pouvaient s’offrir aussi à l’écrivaine. Elle ne rédige pas un essai sur le lien entre l’écriture et la violence en cette époque gangrenée par la haine et l’indifférence. En effet, les coeurs et les esprits contemporains seraient-ils prêts à en saisir les enjeux ? Il est sans doute plus aisé pour le lecteur d’approcher l’âme de ceux qui souffrent par le détour de l’émotion, là où la pensée seule achoppe. Bien que son récit soit ancré dans le réel, Jacqueline Merville ne fait pas non plus oeuvre d’historienne : à la barbarie, elle oppose la force de la littérature.

Pour découvrir d’autres ouvrages de Jacqueline Merville

Le Voyage d’Alice Sandair
https://www.lecritoire-des-muses.fr/le-voyage-dalice-sandair/

Le Courage des rêveuses
https://www.lecritoire-des-muses.fr/le-courage-des-reveuses/

La Vie bonne et d’autres vies
https://www.lecritoire-des-muses.fr/la-vie-bonne-et-dautres-vies/

Passage en Rhénanie
https://www.lecritoire-des-muses.fr/passage-en-rhenanie/

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *