Voir la mer conter les sirènes
Carmen Pennarun
Editions Couleurs et Plumes (2026)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Aux confins du réel et du mythe
Les recueils poétiques de Carmen Pennarun (1) sont d’une immense richesse stylistique, culturelle et humaine, traversés par des thèmes récurrents – la nature, la mer , la Terre -. qui ancrent son écriture dans une relation profonde au monde. Le titre de son quatorzième ouvrage Voir la mer conter les sirènes, condense déjà toute cette richesse et en esquisse les lignes essentielles. Voir la mer conter les sirènes : un titre en tension douce entre regard et écoute, entre contemplation, imaginaire et résonances mythologiques : voir la mer, s’en imprégner, et entendre en elle le murmure des sirènes, aller vers cet Ailleurs bleu où se marient ciel et mer et où se tissent réalité et rêve.
La beauté née des mots
De cet Ailleurs azur naissent les mots de Carmen Pennarun, révélateurs de sa manière d’être au monde : toujours libre (« je n’obéis à aucune loi »), attentive et émerveillée, fidèle à l’enfant qu’elle a été. Ils recueillent l’univers, la nature, faisant émerger une myriade de sensations dans des synesthésies esthétiques : « Automne, ma familière brouissante, / un goût de pommes sauvages / de vin à la cannelle / de lait miellé / sertie de bogues où craquent les marrons ». Avec une écriture métaphorique, la poétesse suggère souvent plus qu’elle ne dit, transformant le réel en Beauté. Les paysages extérieurs et intérieurs, le passé et le présent, se tissent. Le souffle de la poétesse, son ressenti, deviennent verbe, « miettes de / rêves du monde intérieur / qu’on projette en poème ». La poétesse est une fée initiée aux secrets du monde : « Je sais la source / et le secret pudiquement retenu // je connais les mots qui soulèvent / ils voltigent au-dessus du jardin / et marchent quelquefois sur les flots ». Avec sa plume magique, elle capture l’éphémère – » ne pas cesser de nager avant d’avoir saisi / un éclat de beauté entre ce qui surgit et ce qui disparaît » – sans toutefois le figer dans le rets des mots. En effet, les verbes de mouvement les emportent dans une ronde lumineuse, savoureuse et parfumée : « le stylo (…) laisse choir les mots« , « le verbe jaillit », « danse la poussière », « sautent les fuseaux »… Dans cette danse des mots, affleure aussi une nécessité plus essentielle.
Un chemin vers le bonheur
La poésie, pour Carmen Pennarun, est lieu de vie et de survie : dans une chaleureuse bienveillance, elle relie les absents aux présents – » pour eux (« ceux qui ont quitté ma terre ») je maintiens la flamme / de la tendresse allumée » -, et ouvre les présents au futur : « il faudra bien abandonner le rythme de la marche / à nos enfants pour qu’ils fassent à leur tour avancer le monde ». Héritage et transmission, la poésie assure une continuité. Elle permet de dire la beauté de l’existence, de la nature infinie, invitant à goûter les joies simples du quotidien, où se dessine un chemin discret vers le bonheur : « Tout nous est offert / la Terre ne cesse de le chanter / à chaque aube / mais l’oreille ignore les cantiques ». Pour cela, il faut simplement savoir observer et habiter chaque instant : « il suffit d’être là / en présence et en conscience / pour que l’âme soit de la fête ». La nature libre (« La vie sauvage et belle où les parterres d’orties ne se laissent pas tirer au cordeau ») et généreuse est un don souvent ignoré. Sa beauté que peu perçoivent, comme voilée aux regards, – à l’image des prisonniers de la Caverne -, Carmen Pennarun en saisit l’essence : « Nous nous situons dans la partie obscure d’un monde où ce que nous voyons n’est que l’apparence des choses que nous désirons ». Elle suggère aussi une possible réconciliation : l’être humain peut entrer en osmose avec la Nature : -« le mouvement ne peut se retenir / face à la brèche qui nous invite / à pénétrer au coeur de la nature / végétale / animale / humaine ». Ainsi se déploie une poésie du lien et du passage, où le regard, affranchi des apparences, s’ouvre à une présence plus profonde au monde.
Le souffle des mots
La poétesse donne à voir en renouvelant les visions les plus familières, faisant surgir ce qui souvent se dérobe au regard, dans une poésie ouverte, affranchie de ponctuation et de majuscules en tête de vers. Les vers irréguliers aux amples enjambées, les versets, les poèmes en prose se tricotent au fil des pages. Carmen Pennarun joue avec les figures de style élaborant des images métaphoriques complexes et délicates à la croisée de la personnification et de la fusion sensorielle : » la lumière file son eau entre les doigts des arbres ». Elle explore également les ressources sonores et sémantiques de la langue en déployant les multiples sens des mots, avec de subtils clins d’oeil teintés de légers traits d’humour, instaurant une complicité avec le lecteur dans des jeux de langage : « pour eux je maintiens la flamme / de la tendresse allumée / et le souffle de la poésie, / la rend précieuse / comme gemme « , « accueillir la vague de l’âme », « poisson ou poète / on se laisse prendre / au bout de la ligne/ pour un vers attrayant », « L’aile de l’ange pourtant, tuile après tuile, efface le mal entendu », « l’aile de l’oiseau inscrit ta présence / dans l’infini / ton âme, elle / sans vol en toi se pose ». Ainsi, dans ce tissage de sons et de sens, **les mots s’animent, se répondent et ouvrent tout un espace de résonance et de liberté partagé avec le lecteur.
Par sa poésie dont les mots deviennent « gemmes« , Carmen Pennarun veille à ce que les êtres, leur mémoire et la tendresse résistent au temps et à l’oubli. Lire ses textes, c’est vivre un enchantement de l’imaginaire.
(1) D’autres ouvrages de Carmen Pennarun :
Nuit celte, land mer
https://www.lecritoire-des-muses.fr/nuit-celte-land-mer/)
Si l’âme oiselle la mère veilleuse poétise
https://www.lecritoire-des-muses.fr/si-lame-oiselle-la-mere-veilleuse-poetise/
L’escale inévitable
https://www.lecritoire-des-muses.fr/lescale-inevitable/
Rose garden
https://www.lecritoire-des-muses.fr/rose-garden/
Evohé ! Evohé !
https://www.lecritoire-des-muses.fr/evohe-evohe/
Tumulus
https://www.lecritoire-des-muses.fr/tumulus/
Consoler les orages
https://www.lecritoire-des-muses.fr/consoler-les-orages/
Merci du fond du coeur, Annie, pour ce merveilleux retour de lecture. Je m’y retrouve et je vois cette petite fille qui des pétales de roses espérait parvenir à extraire l’essence, puis cette jeune femme qui par ses bouquets parfumait la maison des senteurs rapportées du dehors, et enfin la rêveuse assumée que je suis transformant la beauté de la nature – ou celle des possibles – en mots, inépuisablement.
Merci chère Carmen Pennarun pour cet émouvant commentaire.