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Consoler les orages

11/08/2025 | Poésie | 2 commentaires

Consoler les orages
Carmen Pennarun
Editions Constellations (2025)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Consoler les orages Carmen Pennarun Peinture de deux enfants assis par terreD’emblée, les deux titres métaphoriques du recueil poétique de Carmen Pennarun, – Consoler les orages, précédé de La montée des eaux -, surgissent comme des éclats d’images. Sur la couverture, Children on the Beach, de Mary Cassat, prolonge leur élan. En fond, une tranquille mer bleue relie peinture et mots. Deux fillettes, absorbées dans leurs jeux, loin des tempêtes à venir, évoquent une époque lointaine et émouvante. L’enfance, innocente et belle, déploie son éternité silencieuse. Un temps préservé, inoublié et inoubliable, toujours présent dans le coeur des Hommes.

Une poétesse habitée par son enfance

Lire Consoler les orages, c’est entrer dans l’univers poétique d’un quotidien vécu hier et aujourd’hui Carmen Pennarun fait naître des poèmes en harmonie avec les palpitations de l’âme, du coeur, des émotions et des rêveries de la fillette qu’elle fut (« Je vous parle du royaume de l’enfance », « Donner la main / à l’enfant que je ne suis plus ») et de la femme qu’elle est désormais. Des poèmes sans rimes, des poèmes en prose, une alternance de vers courts et de vers longs, des versets, dans lesquels elle se confie, en glissant vers le narratif. Une écriture de soi toute en retenue où l’intime familial se dévoile avec délicatesse et pudeur : le lien avec les parents, un motif discret mais essentiel circulant au fil des pages. Elle exprime l’amour parental sans pour autant masquer la sévérité paternelle qui bridait les élans de l’enfant : « La voix du père quand elle résonne / au fond de soi prend toute la place / son autorité demeure indiscutable // et l’enfant // jour après jour // échoue dans son envol ». L’amour est montré avec régularité et subtilité, et parfois même, une touche d’emphase s’y glisse : « et la richesse venait se nicher dans l’instant / qu’un amour infini bordait soir après soir ». L’amour personnifié dit la présence constante de la mère, accordant une valeur précieuse aux tendres instants passés avec elle. Portée par la nostalgie, la poétesse s’empare du monde par l’émotion et le souvenir, habitée par une enfance qui s’éloigne de plus en plus, mais continue de résonner en elle. Dès l’incipit, la mélancolie affleure : le titre du premier poème, « Le blues », repris en ouverture, résonne comme une note inaugurale chargée de sens, annonçant d’emblée la tonalité affective de l’oeuvre et en scellant le climat émotionnel. Immédiatement, il ouvre sur un paysage intérieur tout en demi-teintes. La nostalgie se tisse aux évocations fugaces, tendres et lumineuses, de l’enfance : une brève silhouette, nette, expressive, saisie d’un trait sûr : « C’est cela l’enfance, les mains en visière ». La poétesse évoque le temps de l’enfance marqué par un regard neuf, pur et émerveillé sur le monde : « L’enfant dans l’allée du jardin / s’émerveille d’un rien / et marche vers la rose ». La petite fille est tournée vers la beauté, le désir de connaissance, emportée par l’élan vital propre à la jeunesse.

La lente coulée du temps

Mais peu à peu, le temps érode ce puissant souffle de vie : une prise de conscience du temps qui passe, née du regard porté sur les corps vieillissants des parents, (« deux parents diminués par les ans ») et sur leur esprit qui s’égare : « je convoquais ta mémoire / mère, mais tes souvenirs / se sont égarés et ton esprit/ est devenu étranger à tout ». Ensuite l’inimaginable : devenir la protectrice de ceux qui furent notre refuge, les piliers de notre enfance : « Devenir la mère / de son propre père ». Ce renversement des rôles, ce bouleversement intime, où l’enfant devenu adulte accompagne ses parents vers la vieillesse et la perte de l’autonomie, exprimé par la poétesse avec réserve et acuité : « Quand nos petits pas / accompagnent inquiets / nos parents dans l’âge / et que leur vie s’évade / un cran après l’autre / une fois elle, une fois lui ». Carmen Pennarun révèle ensuite avec une retenue bouleversante l’impuissance de la fin de vie, l’effacement progressif de la mère, réduite à l’immobilité et au silence : « l’autre, ma douce mère, / ne peut plus bouger / et ne peut plus parler ». Puis survient l’insoutenable : la perte irrévocable de cette « mère unique ». Une figure que l’enfant souhaitait immortelle  : « J’ai perdu ma mère / pourtant, lorsque j’avais cinq ans / je lui avais interdit de partir », que l’adulte aussi imaginait éternelle : « On imagine / qu’il y aura toujours une mère / à vivre quelque part / que ses bras / le jour / où nous en aurons besoin / s’ouvriront pour nous ». La petite fille en elle souffre : « J’ai une écharde / au bout de l’âme / au point sensible / de mon enfance ». Surgit alors le sentiment d’une déréliction absolue : tout est déserté, vidé de sa substance affective. La maison familiale, désormais close, incarne cette rupture avec le passé. Le jardin, autrefois animé par les rires et les émerveillements de l’enfance, est réduit à un vestige silencieux  : « il y eut des enfants / à qui l’ont montrait des poussins / et de la joie dans ce jardin : où il ne reste plus rien / qu’une fille sans mère-veilleuse ». Le magnifique et tendre jeu de mots final – « mère-veilleuse » – condense à la fois l’absence maternelle et l’extinction du merveilleux, signe d’un monde dorénavant désenchanté. La voix poétique se confronte à une mémoire blessée où le lieu jadis chaleureux devient le théâtre d’une solitude irrémédiable.

Une portée personnelle et universelle

A travers ces blessures intimes, Carmen Pennarun évoque les tragédies de l’existence qu’elle nomme métaphoriquement « les orages de la vie ». Elle part d’une douleur singulière pour tendre vers une portée universelle, comme en témoigne ce vers isolé au coeur du poème Vieillesse et mis en lumière par sa sobriété : « la même route pour tous ! ». Les poèmes de Carmen Pennarun à la fois personnels et universels, temporels et atemporels, concilient le visible et l’invisible, rappellent que malgré l’absence et le manque, la vie suit son cours pour ceux qui restent : « les tartes à / la rhubarbe / se font / sans toi ». La poétesse transforme la douleur la plus aiguë en gestes quotidiens. Même le plus intolérable se glisse dans l’habituel. Mais rien n’est asséné, tout est suggéré. Elle effleure, insinue, voilant la réalité, l’émotion, sous le tissu délicat des métaphores et des thèmes.

Le thème de l’eau

L’eau, motif récurrent dans les poèmes, est d’abord le symbole du chagrin. Dans l’heptasyllabe « monte en moi l’eau des peines », la brièveté du vers rend la plainte discrète, presque murmurée. La métaphore fluide et organique exprime la montée de la tristesse comme une marée intérieure, lente et silencieuse. Il y a toute une esthétisation de la douleur : « Je ne suis pas triste. J’ai une épingle sur ma poitrine qui laisse couler le bleu de mon ciel ». La tristesse devient un flux pictural presque sacré et marial comme une aquarelle intérieure où le bleu se dilue lentement repeignant les contours de l’âme. L’eau, si elle est d’abord larmes, devient aussi source de vie et de transformation : « Il faut de l’eau pour irriguer / le terreau des émotions ». Les épreuves nourrissent la sensibilité comme la pluie nourrit la terre. Ainsi, à la douleur succède une forme de renaissance, lorsque « Le flot de la vie peut revenir ». L’eau, comme une promesse discrète, rappelle que le bonheur existe encore malgré tout : « Le bonheur est pourtant là / à nos pieds comme la vague qui vient les lécher ». L’élément liquide, d’abord signe de peine, se révèle chemin de résilience, porteur d’un espoir discret : même après la tempête, la vie et la joie peuvent rejaillir. Comme l’eau infiltre la terre pour la désaltérer en silence, les mots de Carmen Pennarun suivent le même cours souterrain. Elle ne les jette pas comme des cailloux. Elles les sème, préférant l’écho à l’éclat, la métaphore au cri.

Un chant d’apaisement

La poésie de Carmen Pennarun, force du sensible, « flocon de dentelle », est spleen, mais aussi jeu : jeu avec les mots (« La mer a épuisé ses pages / vagues dansent sans liesse / bois flotté des branches / et l’écrit vent a couvert / le rivage d’une étoffe / rouge de bourreau »), plaisir des mots. Ces mots qui apaisent et consolent. La poésie leur « redonne vie ». Les arrachant à leur usage quotidien, elle leur insuffle une intensité nouvelle, mise en valeur par des blancs placés à des points clef. Par cette renaissance du langage, la poésie devient espace d’accueil pour la souffrance, parole capable de dire les tempêtes, sans les fuir : « Elle est acceptation de ce que la vie contient d’enfer ». La poésie de Carmen Pennarun est chant. Le tempo de ses vers -créé par les allitérations, les assonances, les accents, les pauses – donne au langage une musique qui parle directement à l’oreille et au coeur. Sa poésie est aussi don : « Pourquoi la poésie ? Pour toi ». Ainsi, sa poésie, dans sa lumière, recueille les naufrages comme les émerveillements. C’est un souffle léger qui éclaire la vie.

Dans une poésie lyrique, subtile et attentive aux sinuosités comme aux vibrations de l’existence, Carmen Pennarun fait résonner les murmures de son âme et de son coeur, s’y révélant tout entière, tout en tendant au lecteur le miroir où se dessine une part de lui-même.

 

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2 Commentaires

  1. Carmen

    Un grand Merci, Annie, pour votre retour de lecture sur ce recueil  » Consoler les orages précédé par la montée des eaux ». Des vagues de souvenirs apportées sur la plage de la conscience viennent nous bercer du levant de notre vie jusqu’à son couchant… nous devenons parfois les témoins du crépuscule de nos parents et c’est le peu de leur lumière déclinante sur Terre que nous cueillons et portons vers le monde, chacun à notre façon, comme une promesse de clarté plus intense encore. Merci d’avoir entendu ce souffle qui est un éternel rappel à vivre de bienveillance afin d’établir, chaque jour un peu plus, l’Amour sur notre planète.

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    • Annie Forest-Abou Mansour

      Merci chère Carmen pour ce commentaire au puissant souffle poétique, rempli de bienveillance et d’humanisme, et d’où jaillit tout votre amour filial.

      Réponse

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