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Un souffle sur la colline

19/11/2025 | Livres | 2 commentaires

Un souffle sur la colline
Michelle Tourneur
Editions les passionnés de bouquins (2025)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Un souffle sur la colline. Peinture représentant une femme aux cheveux noirs, vue de dos qui regarde la ville, écharpe rouge qui flotte au vent En début d’été 2025, Michelle Tourneur a offert à ses lecteurs un nouveau roman où se déploient, avec une grâce renouvelée, sa sensibilité et son esthétique.

Du réel à l’envol poétique

Dans Un souffle sur la colline, les premières pages de ce nouveau roman s’écartent sensiblement de la tonalité caractéristique de ses ouvrages antérieurs (1). Le récit s’ancre d’abord dans la vie contemporaine, dans un réel vibrant de dialogues pris sur le vif, où français et anglais se répondent, le second trouvant son écho hexagonal entre parenthèses. Puis la narration glisse dans l’histoire d’une quête et d’un amour qui se tissent, se croisent, s’entrelacent et dans un univers poétique et esthétique singulier annoncé par le titre. Un souffle sur la colline : une envolée poétique embarquant le lecteur entre Londres et Lyon dans le murmure des livres et le bruissement des soies. D’emblée, ce titre dit la légèreté de l’écriture de Michelle Tourneur : aérienne, sensible, où chaque phrase semble portée par un doux zéphyr, oscillant entre émotion et grâce. L’écriture, elle-même, devient ce souffle discret, frémissant de vie. Dans cette bouffée lumineuse irriguant le récit, une figure s’impose, celle de l’héroïne principale : Violette, dont la voix, d’un chapitre à l’autre, alterne à la première personne avec celle de l’homme aimé, Peter Fairfield, donnée en focalisation omnisciente, à la troisième personne du singulier.

Londres, la littérature et l’amour

Après le brutal décès accidentel de ses parents, Violette vit depuis dix ans à Londres, –  « j’adorais cette ville. J’aimais l’Angleterre. Cette pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent, ainsi que la voit Shakespeare » – , où elle enseigne, dans un institut privé, la littérature française à de futurs « traders ». Elle sait très vite charmer ces étudiants arrogants, issus de milieux privilégiés, en ressuscitant les écrivains et les lieux où ils ont vécu, et en ravivant le souffle de leurs œuvres : « j’avais introduit chaque écrivain dans une bulle avec décors, saisons, manies, mots favoris, solitude assumée ou liens intimes. Je présentais ensuite le texte-joyau et je le faisais lire ». Violette est heureuse à Londres : son travail la comble. De surcroît, depuis cinq ans, elle entretient une relation amoureuse avec Peter Fairfield, un avocat de grande renommée. Peter  –  un homme délicat, prévenant, toujours extraordinairement présent même absent : « « J‘ai sangloté et j’ai envoyé un SMS à Peter. // En plein congrès, il n’a pas hésité. Il m’a fait porter par un commissionnaire des lignes écrites de sa main. Il me rassurait ».

La beauté, voile de soie sur les tempêtes du monde

Mais arrivent le Covid et le Brexit. Comme le dit le directeur de Violette,  « Les sectaires l’emportent sur les sensés en Grande-Bretagne ». La jeune enseignante doit quitter son poste. Tout est bouleversé. Violette sent que le destin, une fois encore, « cherche à la terrasser ». Après avoir avalé un somnifère, un vertige l’entraîne et la plonge alors dans la ville de son enfance : Lyon, l’univers fabuleux de Guignol et celui, onirique, des soies.

Suite à ce songe, une force irrésistible la pousse bientôt à partir (« il fallait que j’y aille »), à quitter momentanément la ville et l’homme aimés pour s’abandonner au monde de la soie et comprendre à Lyon « la signification des mots de (s)a mère ». Violette échappe ainsi au catastrophisme du Covid et du Brexit en pénétrant dans le mystère des soies où tout est fluide, mousseux, vaporeux, léger : « Il a ouvert un rouleau de faille vert scarabée qui s’est posé avec des volutes sur la table. Il en a sorti un autre, il a annoncé tulle chantilly. Ses mains gantées de blanc l’ont fait moutonner dans l’air, le tulle s’est changé en une brume lilas qu’il a jetée sur la faille : robe du soir de Saint-Laurent avec corselet de velours noir, annonça-t-il, fin de stock. Suivit une mousseline bois de rose ; création de notre grand-père Arbellière pour Worth, pièce ancienne, plusieurs couches de cette mousseline dans les volants d’une robe du soir de Worth ». Les tissus somptueux, porteurs d’une histoire et d’une mémoire,  miroitent, crissent, crépitent dans de douces allitérations liquides en « r » : « Moi, je découvrais, incrédule, transportée, le chatoiement des tons sous la lumière du plafonnier. Diverses présences nous environnaient, nous le sentions tous trois. Un taffetas rouge me passa devant les yeux, le même, le taffetas sorcier d’un rouge coquelicot, craquait entre les mains de Thomas, comme il craquait entre les mains d’Amelia, l’employée de mon grand-père ». La beauté des  élégantes et vivantes étoffes, (« Toutes ces étoffes, leurs reflets, leurs soupirs, leurs couleurs aux noms étranges, me plongeaient dans une extase ininterrompue »), transcende le temps et les crises :  le Brexit, le Covid, la séparation momentanée. Violette se rappellent les émotions de son enfance et perçoit l’âme du passé. Au cinquième étage de l’immeuble lyonnais où sont préservées les soieries (« quelques belles pièces de soie conservées à bonne température et à l’abri de la lumière »), elle ressent l’imperceptible : « Je n’aurais pas dit que l’endroit était quelconque, depuis le couloir, je l’avais senti habité, pour ne pas dire hanté ». Captant les sensations fugitives les plus ténues, elle retrouve l’esprit du passé et l’âme de sa mère. Derrière les apparences, des frémissements discrets, invisibles, se mettent à vibrer. Des formes délicates, vaporeuses, se révèlent. Les lieux raffinés sont habités, imprégnés de présence. Ils inspirent Violette, guident ses choix : « En quarante-huit heures, sur un film vidéo d’agence, j’avais choisi mon hébergement. Immeuble solide, bel escalier de pierre. Celui-là, l’Escalier, qui allait me confronter à une réalité imprévisible »). L’escalier, lieu de passage et de rencontres, déjà présent dans un précédent ouvrage de Michelle Tourneur, A l’heure dite, revient ici comme un motif récurrent : un espace de transition où les destins se frôlent. Des échos se tissent d’un ouvrage à l’autre dessinant une continuité diffuse dans l’imaginaire de Michelle Tourneur.

Un délicat voyage sensuel

Comme dans ses autres romans, l’écrivaine donne à sentir des atmosphères et invite à un subtil et délicat voyage par les sens : l’odorat (« Une odeur de vétiver flottait dans l’air de sa boutique », « Je me suis douchée dans les effluves d’iris »), le toucher, l’ouïe, la vue, (« Il avait déposé, emballés dans des papiers de soie avec des flots de rubans, un sari crème ainsi qu’un poème en langue hindi…. », « des jets de lumière crépitante »), le goût (« un gâteau neigeux fourré d’oranges confites »)  – tout se tisse. Tout se transforme. La lumière, devenant un acteur du récit, métamorphose les objets, révèle leur dimension poétique et sculpturale.  Elle façonne les formes, créant un espace magique : « La porte du salon était restée entrouverte, un bonheur violent les figea sur place. La lumière d’automne s’infiltrait jusqu’au fond de la pièce. Les formes étaient noyées ; les fauteuils, les rideaux, la table à jeu, le piano se fondaient dans un poudroiement doré ». Les perceptions sensorielles et les émotions se fondent, comme le souligne l’oxymore, « un bonheur violent », conférant au texte une délicatesse quasi impressionniste. Les objets deviennent œuvres d’art, captant le regard et suspendant le temps.

La beauté : un refuge contre la tourmente

L’imaginaire transfigure et emporte la réalité marquée par des enjeux politiques et des problèmes tragiques de santé publique, toujours énoncés avec délicatesse. La Beauté s’empare du quotidien morose et vacillant, l’illumine et le métamorphose. Le lecteur est plongé progressivement dans un hors-temps comme le suggère déjà le prénom désuet de l’héroïne, Violette, qui, comme les femmes d’autrefois, retient ses cheveux avec des peignes en fausses écailles et utilise des savonnettes parfumées. Dans ce temps figé, émerge toutefois le quotidien et ses tares du XXIe siècle. Pour ériger une « opposition intelligente à l’esprit borné du Brexit », Violette traduira des poèmes de la magicienne de l’invisible, Emily Dickinson, – dont les vers enchanteurs s’entrelacent à la trame du récit de Michelle Tourneur (« La journée – se déshabilla // Sa jarretière – était en Or – // Son jupon de pourpre uni – // Ses habits de Basin – Aussi vieux – // Exactement – que le Monde ») – puis les mettra en voix. Un jeune artiste peindra d’après cette nouvelle traduction afin de « donner du nerf » à ses œuvres. Puis « Il y aura, dans un théâtre (…), une lecture alternée franco-anglaise autour d’un piano et d’un violoncelle, devant la projection agrandie des toiles ». L’Art, tissant poèmes, voix, musique et peinture dans une esthétique sublime où se déploie une palette auditive, olfactive, tactile et visuelle,  s’impose comme une force de résistance, une manière d’habiter autrement le monde. La créativité offre une réponse sensible aux fractures du temps. La Beauté est salvatrice !

Les mots ciselés de Michelle Tourneur, mots « d’or pur », possèdent un  pouvoir extraordinaire. Appels à l’imaginaire et au rêve, ils ouvrent les portes du merveilleux et aident à résister à la médiocrité du monde.

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2 Commentaires

  1. Tourneur Michelle

    A l’émotion que m’a procurée la magnifique chronique D’Annie Forest Abou Mansour, à la joie d’être comprise par elle mieux que par moi-même, et enfin à ma question mais comment fait-elle, il m’est venu cette nuit non une réponse. Il m’est venu une vision.
    J’ai vu le cavalier des grandes courses d’obstacles visionner le parcours et au terme de la reconnaissance saisir avec acuité la logique de la disposition. Je l’ai vu ensuite, dans une course superbe, respecter les moindres détails qui s’étaient imposés à son attention. D’où une sensation d’harmonie et de plénitude pour celui qui assiste.
    En l’occurrence, pour moi lectrice d’Annie Forest Abou Mansour à propos de Un souffle sur la colline, c’était cela que je ressentais profondément.
    Avant tout une mise en lumière claire. Et ensuite le vieil escalier, le personnage de l’avocat Fairfield, les soies dissimulées au cinquième étage, le Guignol, tout ce qui nourrit et vibre dans l’histoire m’était redonné avec un brio qui me les faisait redécouvrir.
    Ecrire un roman est une longue errance. Trouver une sensibilité si fine et si proche de soi à la fin de l’aventure est exceptionnel.
    Avec ma reconnaissance et mon émerveillement.
    Michelle Tourneur

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  2. Annie Forest-Abou Mansour

    Un grand merci pour ce beau retour.

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