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La Vie brève et les grands chemins

28/07/2025 | Livres | 2 commentaires

La Vie brève et les grands chemins
Carine Fernandez
Editions Héloïse d’Ormesson (2025)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

La Vie brève et les grands chemins Carine Fernandez La couverture représente une peinture d'un homme aux cheveux noirs en costume d'époque avec n foulard rouge. Après plusieurs années de silence, l’auteure de La Servante abyssine (1) renaît en apothéose avec La Vie brève et les grands chemins, un récit singulier, une mélodie différente, mais les notes d’une symphonie familière. Carine Fernandez, toute entière dans ce livre éclatant au parfum inédit, mais aux essences cueillies dans le même jardin. Un livre nourri de ses passions, de ses amours, de sa culture, de ses valeurs, de son humanisme, de son humour et de son ironie.  La Vie brève et les grands chemins :  un titre énigmatique, concrétion essentielle d’un roman original et multiple, riche en résonances existentielles, interpelle en jouant sur le contraste, en évoquant la fugacité de la vie et l’ampleur des parcours, symbole d’aventures et d’horizons lointains, de voyages réels ou métaphoriques, quête d’un ailleurs annonciateur d’un personnage qui cherchera à se connaître, à donner un sens à sa vie, à « se forger un destin ». Un titre qui entre aussi en résonance avec La Vida breve de Manuel de Falla, emportant le lecteur dans un souffle ibérique où la musique, toile de fond du récit, mais aussi protagoniste, tisse des émotions et des paysages sonores captivant l’âme.

Un anti-héros inattendu

Lire La Vie brève et les grands chemins, c’est s’immerger à « la pliure du siècle » comme l’écrit joliment l’auteure : un XVIIIe finissant, un XIXe émergent. C’est suivre le parcours de Leandro Urbina de Piedraescrita, un « castillan de noble lignage, à la physionomie si peu ibérique. Un géant à l’oeil bleu acier et à la chevelure blonde», riche et oisif jeune homme, à la personnalité complexe, hostile à la carrière des armes malgré le souhait de son père, « timoré, rêveur, passionné et parfois injuste », épris de théâtre, d’art et de belles Lettres. Un anti-héros inattendu qui, par son ultime choix, se dirigera vers une lumière insoupçonnée.

Ce roman, miroir d’une époque et de lieux multiples, englobe de nombreux personnages dont les histoires s’entremêlent dans la vie et dans la conscience de Leandro, le principal narrateur. Leandro, dans la fleur de ses quarante ans au début du roman, voyageur dans l’âme, toujours en mouvement, est, au retour d’un voyage en Egypte, pour son plus vif désappointement, immobilisé, « confiné dans le Lazaret de Mahon à Minorque » à cause, comme dans la fable de La Fontaine, d’un « Mal  (…) dont on n’ose prononcer le nom ». Mais très vite, la déception devient bénédiction. Lors de son départ en Orient, comme ses contemporains occidentaux, Leandro cherchait à atteindre un rêve, un mythe incarné par la femme orientale qui représentait dans les classiques de la littérature du XIXe siècle et dans les esprits d’alors, la femme idéale. Or, cet Orient imaginaire et fabuleux, inaccessible, s’ouvre à lui « aux porte de l’Espagne dans la casemate des passagers en provenance de Syrie. Le mirage enfin capturé ! L’Orient avait pour nom Zénobia, vingt-sept ans,  des yeux et une perfection de formes à damner un saint ». Envoûté, fasciné, espérant obtenir les faveurs de la jeune Syrienne maronite, Leandro lui raconte sa vie comme cela se faisait beaucoup autrefois. Durant six nuits, dans une narration à la première personne, au style direct et au présent, il se livre sans fard, avec une sincérité qui ne cherche pas à enjoliver la réalité : « Mais puisque je me suis engagé à tout te raconter, il est juste que je me peigne tel que je suis, tel que j’étais ou plutôt tel que je me voyais ». Le récit remonte le fil du passé. Une fresque familiale s’esquisse, embrassant trois générations.

 Une remontée dans le passé

 Lorsque le général Esteban, père de Leandro, meurt, l’ouverture de son testament révèle un secret longtemps caché. Ce père autoritaire et impitoyable, fier de ses nobles origines, est né d’amours adultérines. Le grand-père qui avait « dirigé avec un gantelet de fer le prestigieux régiment des Tercios » pendant la guerre de succession d’Espagne, vécut durant ces années  une aventure avec une belle et jeune flamande aux blonds cheveux qui  le rendit père de jumeaux. Après le traité d’Utrecht, le général quitta les Flandres emmenant avec lui le petit Esteban, abandonnant à sa compagne, Juan, l’autre nourrisson. A la demande de tante Angelines qu’il aime tendrement, et accompagné de Zoïlo, son serviteur et protecteur, Leandro part dans les Flandres à la recherche de son oncle.

La rencontre avec William Beckford

 En marchant sur les traces de son grand-père, « non en conquérant mais en enquêteur, en pèlerin sentimental », à travers une Europe ébranlée par les guerres et la révolution, il se trouve entraîné dans une suite de péripéties et d’aventures formatrices. Ses pérégrinations le mènent, entre autres, à croiser la route d’un esprit libre, d’un personnage hors norme, épris de culture orientale, dont la pensée et la personnalité bouleverseront sa trajectoire culturelle (« Oh ! Son livre a sans doute changé le cours de mon existence ») :  William Beckford, né comme lui le 1er octobre 1760, son alter ego, son double démoniaque paradoxalement rencontré dans un lieu sacré : une cathédrale, « C’est (…) au coeur de la cathédrale d’Anvers que je rencontre pour la première fois celui qui sera un jour l’homme aux cent légendes, lumineuses ou noires ». L’autrice, qui a consacré une décennie à l’étude de l’oeuvre de William Beckford dans le cadre de son doctorat d’État, met en scène ce jeune homme dont la vie possède tout un côté romanesque, avec une justesse nourrie d’une profonde connaissance, allant jusqu’à imaginer une amitié entre son personnage de fiction et lui. William Beckford, un mélomane, un polyglotte, un homme « pétri de contradictions », excessif, excentrique et pervers, voyageur infatigable, « dévoré d’une curiosité ardente pour l’Orient », (Il initie Leandro à cet univers), auteur de Vathek, un conte arabe fantastique teinté de gothique. William Beckford, homme aux multiples visages, fascine Leandro, partagé entre attraction et répulsion, mais ne trouve grâce ni aux yeux de Zoïlo ni, plus tard, de Cristina, l’éphémère épouse de Leandro ! Les points de vue se croisent donnant à voir les différentes facettes de cet homme énigmatique.

Un vaste réseau narratif

Comme nous l’avons déjà souligné, avec La Vie brève et les grands chemins, Carine Fernandez s’éloigne de la veine de ses précédents romans, tout en poursuivant cependant, sous un prisme parfois inversé, l’exploration de motifs qui lui sont chers.

Carine Fernandez tisse des destins croisés, des histoires qui s’entrelacent. Comme dans La Comédie humaine de Balzac, des personnages principaux et secondaires, souvent importants, liés entre eux, évoluent et tressent un vaste réseau narratif à travers lequel se dessine une fresque vivante et dense. A l’aide de cette galerie de personnages, l’écrivaine offre une vision sans concession de l’humanité, mettant en lumière, dans un registre réaliste, la complexité des relations humaines, sociales, et les règles implicites qui les gouvernent. Comme Hind dans la Servante abyssine, Leandro est imprégné des préjugés de sa classe sociale : « Mon père qui se glorifiait de tous ses quartiers de noblesse castillane n’était qu’un ‘fornecino’, un bâtard né de la fornication adultère avec une fille d’estaminet. Une de ces blondes dépoitraillées à la chair rose qu’on voit sur les toiles de Rubens ». Au début du roman, Leandro véhicule un mépris de caste et de genre. Son jugement ne s’arrête pas à son père, il s’étend à sa grand-mère, qualifiée de  « fille d’estaminet », lieu populaire connoté négativement. Leandro déconstruit l’image idéalisée de la noblesse paternelle en évoquant une origine indigne à ses yeux, trahissant un système de valeurs fondé sur l’exclusion et la hiérarchie sociale. Cependant, Leandro évolue progressivement à la faveur du temps qui passe, de l’expérience et de ses lectures. Il s’éveille à la pensée moderne au fil du récit sous l’influence des idées des Lumières et de la Révolution française.

Les thèmes élus

Dans plusieurs récits de Carine Fernandez, ce sont des éléments catalyseurs souvent liés à l’écrit ou à la transmission orale qui font basculer l’intrigue. Alors que dans Mille ans après la guerre, une lettre vient bouleverser le cours du récit, dans La Vie brève et Les Grands chemins, c’est un testament qui provoque le basculement de l’histoire. Les déclencheurs narratifs, la lettre ou le testament, s’inscrivent dans une mise en place textuelle qui fait émerger à la fois des questionnements, des thèmes forts, et façonnent une intrigue riche et complexe.

La relation maître/serviteur

Ainsi dans La Vie brève et Les Grands chemins, Carine Fernandez revisite ses thèmes de prédilection en transformant la mise en perspective, investissant figures et motifs littéraires d’une profondeur nouvelle et originale. Par exemple, une fois encore, se dessine la relation maître/serviteur, figure emblématique de la littérature, à travers Zoïlo, que tante Angelines introduit par un éloge appuyé : « de bonne composition, d’une famille respectable. Il a fait le séminaire avant d’entrer à notre service : le garçon a des lettres et connaît même le latin (…). Mais surtout un finaud qui saura toujours trouver des expédients ». Les conseils de Zoïlo, homme spirituel et réfléchi, (avec qui Leandro échange aussi sur sa vision du monde), seront les bienvenus pour le jeune voyageur. Et même un jour, Zoïlo lui parlera « comme à un égal » !

La femme orientale

Désormais, chez Carine Fernandez, la figure de la femme orientale se transforme : elle n’est plus musulmane comme dans ses romans antérieurs, mais maronite : « Contrairement aux femmes arabes, débarquées avec elles du bateau en provenance de Beyrouth, Zénobia ne se montrait guère effarouchée. Ah çà ! Elle ne se couvrait pas le visage et parlait librement à chacun ». Elle est libérée du voile, des assignations traditionnelles. Libre de ses mouvements, (Entre autres, elle n’a pas la démarche lascive de la femme orientale, « elle marche d’un pas alerte » ! ), elle est dotée d’un « fichu caractère » et d’un esprit critique. Loin des fantasmes orientalistes, cette femme échappe aux clichés de la femme soumise et s’écarte des représentations figées qu’en donnent les imaginaires occidentaux. Mais elle refuse d’être affranchie !  « Eduardo de Damiel (…) l’avait achetée dans le seul but de l’affranchir. Dès qu’il lui déclara qu’elle était libre, libre de partir, Zénobia éclata en sanglots ». N’est-ce pas là un clin d’oeil au Voyage en Orient ? Zénobia à l’image de l’esclave chez Nerval, – prénommée Zenaib –  refuse l’affranchissement. D’ailleurs, les deux prénoms — si proches par le son — semblent se répondre, comme en écho, renforçant l’allusion littéraire pour les lecteurs familiers de Nerval.

La religion chrétienne

Dans La vie brève et les grands chemins, les personnages baignent dans une atmosphère imprégnée par la religion chrétienne, caractéristique de l’Espagne du XVIIIe siècle où la foi catholique structure la vie quotidienne, les mentalités et les références culturelles : « Ici,  (en France) le temps est rythmé dans l’allégresse du vivant et non par les vêpres, complies et mâtines ». Loin de l’univers islamique de ses précédents ouvrages, Carine Fernandez inscrit ici son récit dans une tradition catholique, comme en témoignent les nombreuses expressions qui ponctuent les dialogues : « s’il plaît à Dieu », « pour l’amour de Dieu » ,« Par Jésus-Christ, notre Seigneur », – en français et non plus en arabe. S’ajoutent des comparaisons et des métaphores empruntées au registre chrétien : « A moi qui lui étais plus proche que la médaille de la Vierge autour de son cou », « Le ciel est plus bleu que le manteau de Marie », ou encore cette image humoristique « (les posadas) où les puces festoient quand les voyageurs font carême ». Enfin, des allusions explicites au monde chrétien renforcent cette imprégnation :  « Je viens d’en faire le vœu à Notre-Dame de Guadalupe », « la sobriété franciscaine de ce costume », « Sa résistance christique à la douleur », « j’en suis plus certain que de la résurrection du Christ »… Toutefois, dans cet univers religieux, Leandro révèle progressivement une conception personnelle, parfois critique, d’une religion mal comprise : « Je ne crois pas que la souffrance élève l’homme. Encore une billevesée chrétienne ! Cléricale, devrais-je dire, car Jésus n’a jamais sanctifié la souffrance ». Il juge hypocrite l’instrumentalisation de la religion par l’institution tout comme il préfère progressivement la justice à la charité chrétienne : « Pour ma part, je commence à mettre en doute cette charité qui prend la place de la justice et cette bienfaisance hypocrite, ennemie de l’égalité ». L’écrivaine apparaît derrière son personnage. Avec subtilité et délicatesse, elle fait réfléchir ses lecteurs.

Le thème du double

Se retrouve également le thème romantique du double — comme dans Mille ans après la guerre — à travers l’évocation d’une « gémellité mystérieuse », d’une identité floue et mouvante (« … je devine chez mon nouvel ami quelque chose de mouvant, d’insaisissable. Il est double, un instant spontané, plein d’audace et subitement renfermé »), ou encore de la quête du reflet idéal (« William était mon reflet idéal »). D’autres motifs majeurs s’imposent comme la figure du père, la mémoire, la désillusion amoureuse, l’amour et ses différentes conceptions.

– L’amour

Dans La Vie brève et Les Grands chemins, le mariage dans les familles nobles est avant tout un arrangement social : « Dans mon milieu, les mariages sont de convenance, on épouse des terres, un titre, une situation… ». La notion d’amour n’existe pas pour la jeune syrienne : « Votre amour est une invention d’homme blanc ! ». A l’instar de Zinesh (2), Zénobia ne comprend pas l’amour que Leandro éprouve pour elle. Quant-au jeune noble, il découvrira l’amour, l’amour passion et, … à son insu les amours tarifées !

– Des descriptions visuelles

Comme dans tous les ouvrages de Carine Fernandez, sont aussi données à lire une profusion de descriptions visuellesde cafésLe café de la Régence, (…) juste à côté du Palais-Royal », « Le Procope, le doyen des cafés »),  de lieux culturels  (« Le Grand Théâtre » de Bordeaux :  « On vient tout juste de l’inaugurer »), de sites naturels  (« les collines roussies du Béarn », « Le Mont Cassel »), de villes, Londres dont les eaux de la Tamise charrient des immondices,  Bordeaux, (Bordeaux l’opulente (…) Bordeaux la coloniale (…) Bordeaux la négrière »), de pays, l’Orient, l’Espagne, la France, l’Angleterre, que l’autrice connaît de l’intérieur. Avec Leandro, l’écrivaine adopte un point de vue espagnol qui permet de poser un regard décentré, entre autres, sur la France.

Un regard décentré

Et la France n’est pas aussi différente que ce qu’imaginait Leandro : « J’examine chaque maison, chaque passant comme si j’étais miraculeusement dans une cité précolombienne du Nouveau Monde. Et je m’étonne de ne pas les trouver plus différentes des bourgades de chez moi ». Il découvre qu’elle ne diffère guère de ce qu’il connaît. De même, l’Autre ne correspond pas à l’image exotique qu’il s’en faisait : « L’étranger ne se dresse pas devant moi dans son insaisissable étrangeté. Au contraire, je le trouve étonnement familier ». Il n’a rien de l’étrangeté qu’il s’était figuré. Derrière Leandro, affleure l’auteure : une femme engagée, humaniste, ouverte au dialogue des cultures, refusant les stéréotypes et les clichés.

– La mort

La mort dite de façon réaliste (« Il est tombé le grand homme, pour n’être bientôt que rebut, charogne ») dans sa cruelle et tragique réalité, – « La mort est une  mise à nu. Cruelle, impudique » -, rôde tout au long du roman. Elle dépouille de tout, fauche sans prévenir,  et surgit au moment où le but semblait enfin atteint. L’ironie tragique, la cruauté du destin se déploient.  L’oncle Juan, enfin retrouvé, meurt soudainement, et avec lui son œuvre musicale disparaît. Même l’art, fragile rempart contre l’absurdité de la mort, finit par s’éteindre.

– La musique

Cette disparition n’efface cependant pas l’empreinte musicale laissée dans tout le roman. En effet, le champ lexical de la musique en irrigue chaque page :  « maîtres luthiers », « symphonie », « violon », « piano »,  « clavecin », « accords endiablés », « le premier mouvement du Printemps de Vivaldi », « sonates de Haendel »… Plus qu’un simple motif, la musique tisse un fond sonore constant. Les violons et les clavecins jouent quasiment en continu. Echo intérieur, effet de miroir, la musique est le lien entre le présent et le passé :  « cet air ! Un frisson me parcourt. Je reconnais la sonate pour piano de Mozart que jouait tante Angelines ». Elle vibre comme un souffle intime et fondamental : elle imprègne l’ouvrage en profondeur, accompagne les personnages, porte leurs émotions (« Quand tout à coup, me parviennent par les portes ouvertes du salon les notes joyeuses d’une chacone, euphoriques, triomphales, comme autant de moineaux lâchés en plein ciel »), les fait vivre : « Beckford ne peut vivre sans musique », « Une journée sans musique n’est pas digne d’être vécue », affirme-t-il ». Pour l’oncle musicien, la musique est même une médiation entre le ciel et la terre : « Il a appris chez ses maîtres napolitains que la musique inventée par les anges, est ce qui rend immanente la présence de Dieu ». Il en a une vision sacrée. Pour lui, elle dépasse le domaine humain : par son origine angélique, elle actualise le divin dans le monde. La musique omniprésente dans la vie des personnages et dans le roman dépasse le simple ornement narratif pour devenir une force vitale et essentielle.

A la croisée des genres et des registres

Oeuvre foisonnante, d’une remarquable richesse culturelle et artistique innervée de poésie, La Vie brève et les grands chemins mêle avec virtuosité les genres et les registres. Roman picaresque, il révèle les dessous de la société, la vie historique et politique de toute une époque parcourue par de terribles violences. Roman familial, il glisse vers le suspense en dévoilant  des secrets enfouis, jusqu’à devenir le récit d’une quête aux allures d’aventure. Roman d’initiation et de formation, il est aussi traversé par l’amour, la psychologie et le regard sociologique. Surtout, il déploie une structure narrative originale, non linéaire, conférant à l’œuvre une profondeur et une complexité qui en font un objet littéraire singulier. Ses composantes tissées, imbriquées, ses clins d’oeil culturels appellent la complicité du lecteur et piquent sa curiosité, en l’occurrence avec la référence implicite subtile à L’Astrée (« Et ma Phyllis, eh bien ma Phyllis s’imagine déjà en bergère du Petit Trianon à nouer des rubans sur les moutons parfumés de la reine »), A L’écume des jours avec « clavecin voyageur », réminiscence du pianocktail… De surcroît, l’ouvrage s’inscrit dans la tradition des Mille et une nuits tricotant mises en abyme, récits enchâssés et narration au sein de la narration. Comme dans Les Mille et une nuits, mais avec les rôles inversés, ici, c’est un homme, Leandro qui, pendant six nuits, se raconte à une femme,  – non pour sauver sa vie, mais pour séduire l’élue de son coeur.  A la voix du narrateur principal, se greffent celles de narratrices secondaires : Zénobia identifiable à ses interventions en italique et tante Angelines dont la narration se tisse à celle de Leandro dans une délicate mise en abyme. Comme les voix des comédiens et de leurs personnages se fondent sur scène, celles de Leandro – directeur de troupe, dramaturge et acteur –   et des protagonistes s’entrelacent dans le théâtre de la vie, en un palimpseste subtil. Ainsi, dans ce jeu de voix et de rôles, le récit devient scène, et la vie, plus qu’un décor, s’affirme comme un théâtre où chacun improvise son propre rôle.

Quand la plume parle au passé

Trame narrative et style s’accordent chez l’écrivaine pour convoquer une esthétique d’un autre siècle. Les titres des chapitres s’ouvrant par «  », structure syntaxique archaïque, (« Où il est question d’amour et de lazaret », « Où il faut faire son deuil de la limpieza de sangre »,  « Où il faut prêter audience à sa tante », « Où le nouveau Joseph échappe à la femme de Putiphar et brûle un cierge au patron des pestiférés », « Où l’on s’aperçoit qu’il n’y a pas de Français en France et qu’il faut se garder des chiens »…), évoquent ceux des récits philosophiques du siècle des Lumières où chacun d’entre eux résumaient le contenu du chapitre. Ils plongent le lecteur dans une époque passée où le narrateur jouait un rôle actif dans la façon dont il racontait l’histoire. Ce choix inscrit le roman dans une tradition littéraire tout en jouant parfois de manière ironique ou humoristique avec cette forme.

L’immersion dans le passé

Ainsi l’écriture de l’autrice se fait souvent langue d’un siècle passé. Elle épouse les tournures, le rythme (la répétition au rythme ternaire équilibré, au balancement régulier de la citation de Silvia du jeu de l’amour et du hasard   : « Je ne te hais, ni ne t’aime,  ni ne t’aimerai », écho au souhait de Leandro, « Elle vivra sa vie, elle sera lui, et elle finira par l’aimer ») et le vocabulaire  (« Leandro Urbina de Piedraescrita n’était plus un béjaune », « je m’ahonte au fond de le découvrir » …) d’un autre temps. Elle ressuscite la saveur et la musicalité d’un siècle révolu, donne à son récit l’illusion d’une authenticité historique et crée une immersion totale dans ce XVIIIe siècle finissant.

L’immersion dans l’Ailleurs

L’insertion de mots d’origines étrangères comme l’espagnol (« Recevant les condoléances de toute l’hidalguia et du clergé de la province »,  « Il se mit à vivre avec le duende », « Les grands chemins pullulent de bandoleros », « la campagne se fait agreste avec  (…) ses carrascals émaillés de taches mouvantes dans les lointains », « La nina. Mi Teresita » …), l’arabe (« Maktub », « khawadjeh », « El sabre Jamil », « Yellah, ya bint »…), le flamand (« God zij geloofd », sans toujours donner la traduction, leur résonance et leur charge sonore et culturelle, va dans le même sens. Ils participent à cette volonté de recréer une langue vivante. Ce métissage lexical densifie l’univers du récit, lui conférant une texture linguistique hybride à l’image de l’histoire racontée.

Une écriture ciselée

L’écriture ciselée de Carine Fernandez, obéissant à une rigueur quasi musicale, témoigne d’un soin extrême où rien n’est laissé à l’improvisation. Elle sculpte la langue avec élégance et minutie : chaque mot résonne avec justesse, chaque rythme est maîtrisé. La phrase lyrique et romantique,  « Il s’élance, il s’élève, il monte aux Cieux ! », marquée par une gradation ternaire ascendante, traduit avec humour un désir croissant presque mystique : l’idéalisation extrême de la femme fait perdre à Leandro tout contact avec la réalité. Carine Fernandez manie constamment l’ironie et l’humour pour casser le tragique ou le pathétique, comme dans la juxtaposition entre une réalité dramatique et les idéaux proclamés d’égalité et de justice : « La famine ravage les campagnes et tous les hommes sont libres et égaux ». De même, l’expression « La pétoche royale », tricotant un registre familier et une hyperbole, produit un effet comique décalé. Carine Fernandez n’hésite pas non plus à recourir au burlesque, par exemple pour désamorcer une scène, qui dans le milieu aristocratique de Leandro et à l’époque, aurait pu dégénérer en duel d’honneur : « Moi, je ne sais que flanquer des coups de pied dans le couilles minuscules d’un chien de poche. J’ai émasculé Pioupiou ». Elle ridiculise le jeune noble avec une ironie mordante. De surcroît, à la précision formelle s’ajoute la force des images, vivantes, expressives, (« Cette femme illumine comme un astre fiché au fond du puits obscur du lazaret », « Elle avait bondi comme un chat sauvage », « un petit homme sec et droit comme une baguette de coudrier », « ceux-ci puaient des pieds comme une armée de putois »…),  alliant humour et puissance évocatrice.  De surcroît, la poésie colore l’écriture de Carine Fernandez. En effet, elle mêle constamment le réalisme historique – « On est donc aux premiers jours d’octobre de ce siècle à lambris pastel et à moulures dorées où le champagne coulait à flots dans les cours d’Europe et le sang sur les champs de bataille ; et où bientôt les têtes rouleraient sur les échafauds » –  avec ici un ancrage dans le XVIIIe siècle finissant, partagé entre faste aristocratique et violence de la guerre et de la Révolution -, et la poésie (les images contrastées, le jeu des antithèses, un rythme lyrique, des métaphores fluides), donnant à son récit une profondeur à la fois documentaire et émotionnelle. Tout à la fois, l’écrivaine montre et fait rêver.

Cet ouvrage, d’une richesse culturelle rare, est une véritable mosaïque de savoirs et de résonances. Véritable carrefour d’influences, il dialogue sans cesse avec d’autres textes, enrichissant son propos par une intertextualité foisonnante. Chaque mot ciselé avec une rigueur d’orfèvre est pesé, chaque idée porte la densité d’un regard humaniste et cultivé, chaque image déploie un univers de sens. La finesse, la culture, l’esprit critique de l’écrivaine, mais aussi sa générosité, irriguent chaque ligne : dense, pénétrante, toujours porteuse de sens, jamais gratuite.

Il y aurait encore tant à dire sur ce magnifique roman dont la richesse culturelle se déploie en mille éclats de savoir !

(1)  De La Comédie du Caire, de La Saison rouge, d’Identités barbares, du Châtiment des goyaves, de Mille ans après la guerre,  d’Un Jardin au désert,
(2) La Servante abyssine

Pour avoir une première approche des ouvrages de Carine Fernandez :

 

 

2 Commentaires

  1. Carine Fernandez

    Profondément touchée par cette recension éblouissante. Recension n’est pas le mot, pas plus que critique, ni même analyse, mais plongée au plus profond de l’œuvre pour parvenir au déploiement de toutes ses potentialités. J’ai l’impression qu’Annie Forest connaît mon Léandro mieux que moi-même, anti-héros ,entre nostalgie de l’héroïsme et phobie sociale, mais toujours ouvert à l’aventure. Un Barry Lyndon castillan.
    Et elle a su percevoir les échos qui se répondent de roman en roman. Je vous le dis, elle connaît mes bouquins sur le bout du doigt ! Elle en a repéré les thèmes majeurs, comme la relation maître-valet depuis mon premier roman La servante abyssine, ici le tandem Léandro/ Zoïlo qui sillonne les routes de la meseta espagnole, comme Don Quichotte et Sancho.
    Et effectivement si la jeune Syrienne se prénomme Zenobia, (qui rappelle la Zinesh de La servante abyssine) c’est bien à cause de Zeinab l’esclave du Voyage en Orient de Nerval. Zenobia, Zeinab, Zinesh, Zoilo, je dois avoir un tropisme pour le Z, dernière lettre accrochée à mon nom, comme un grelot.
    Le thème du double m’obsède aussi, j’en conviens : gémellité de Medianoche et Mediodia dans Mille ans après la guerre, et ici gémellité du père et de l’oncle de Léandro, mais également figure du double inquiétant, le doppleganger qui poursuit Nerval (« je suis l’autre ») et dont Willam Beckford est ici une incarnation.
    Et comme il s’agit d’un livre où la musique joue un rôle clé, merci d’avoir été sensible aussi à la musique des phrases. Quant à la calèche piano de l’oncle Jans, j’avoue ne pas avoir pensé au pianocktail de Boris Vian, mais souvenir d’un fantasque musicien belge, rencontré à la Villa Yourcenar, qui avait transformé sa camionnette en piano ambulant. Je me suis bien amusée en écrivant ce piano calèche, et ce roman! Car l’humour, Annie l’a remarqué, est aussi mon oxygène, le contrechamp du tragique. Picaro signifie espiègle en espagnol.
    Il est vrai aussi que La vie brève et les grands chemins est pour moi un livre somme, récit à tiroirs comme Les Mille et une nuits ou Le manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, lui aussi fasciné par l’Espagne et l’Egypte. J’ai voulu écrire à mon tour mon livre de sable où j’ai mis toutes mes passions.
    Je ne saurai assez exprimer ma reconnaissance à la muse Annie pour lire mes romans comme personne et parvenir à en restituer l’essence sans les dénaturer ni en dévoiler la fin. Chut !
    Quel auteur ne rêverait d’inspirer aussi talentueuse critique ? Je ne suis pas sûre de mériter de tels lecteurs…

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  2. Annie Forest-Abou Mansour

    Carine Fernandez est une autrice dotée d’un immense talent et aussi d’une grande humilité, comme vous pouvez le constater, amis lecteurs.

    Réponse

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