Promenades à la rivière
Renaud De Putter et Guy Bordin
Le Livre en papier (2026)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Deux regards en résonance
Deux auteurs, Renaud De Putter et Guy Bordin. Deux nouvelles, la clé dans le ciel et Le garçon sur fond bleu, réunies dans un bref et discret recueil, Promenades à la rivière, dont Renaud De Putter signe également le dessin de couverture : sur fond bleu, le buste musclé d’un beau jeune homme aux cheveux bruns et frisés, – une mise en abyme du portrait choisi par Félix. Deux regards, deux parcours qui entrent en résonance au gré de deux promenades dans un lointain Ailleurs, – la Géorgie -, sous la chaleur d’un après-midi estival. Deux expériences qui se répondent et se font écho avec leur sensibilité propre et leur imaginaire singulier. Les deux nouvelles, portées par une écriture limpide, privilégient une focalisation interne : l’une menée à la troisième personne, l’autre à la première.
Des jeux d’échos
Les deux récits mettent en scène deux hommes, artistes et esthètes, sensibles à la beauté des jeunes hommes qu’ils croisent. Le désir, la sensualité, la fascination pour le corps masculin et l’art irriguent les pages du recueil avec délicatesse. Les deux artistes observent, contemplent, puis dessinent, tentant de fixer la beauté sur le papier. Cette primauté accordée au regard est soulignée par un champ lexical omniprésent : » fort agréables à regarder », « le contempler », « reluquer« , oscillant entre la contemplation esthétique (« contempler« ) et un désir plus charnel (« reluquer« ). Le regard se fait ainsi acte de création et l’écriture tisse un subtil jeu d’échos entre les récits. Les mêmes lieux, – « une rivière« , « le petit affluent du Rioni« , « une voie ferrée »….-, les mêmes objets » un wagon », « des bungalows »…, les mêmes coïncidences, jalonnent les deux textes. Les deux protagonistes sont des artistes ; tous deux travaillent dans un musée (« iI travaillait au Musée de la ville »/ « emploi ‘alimentaire’ au musée des Beaux-Arts de la ville« ), et chacun évolue auprès de deux collègues femmes : « Au Musée, il salua ses deux collègues. Il s’entendait bien avec elles » / « Deux femmes, des collègues probablement »). Les corps masculins sont au coeur de leurs oeuvres. Ces récurrences ne relèvent pas du hasard : elles instaurent un jeu de miroir qui invite le lecteur à lire les deux récits en écho l’un de l’autre. Ces reprises créent un effet de variation musicale. Le lecteur reconnaît des motifs familiers, chacun étant infléchi par une situation différente. Les récits dialoguent entrent eux, mais ne se répètent pas.
Le fantastique discret des chutes
Ancrées dans le réel par les noms de lieux (« les contreforts du Caucase », « Tbilissi« …), la précision des descriptions (« L’établissement, situé sur la rive gauche d’un maigre affluent du Rioni, le principal fleuve de Géorgie occidentale, était de fait sans prétention, mais accueillant et plaisant avec sa piscine, son grand jardin (…) » et la restitution sensible des paysages géorgiens (« Au loin, les sommets du Nord étaient encore enneigés : des lieux inaccessibles malgré leur proximité apparente : semblant à portée de main, mais inviolables »), les nouvelles donnent à voir un fragment de vie en Géorgie. Mais ce réel est sans cesse transfiguré par le regard des deux artistes, qui l’enveloppe d’une atmosphère de désir et de sensualité. Les références picturales et artistiques jalonnent les deux récits avec délicatesse : « il vénérait la gravure de Dürer », « J’avais particulièrement apprécié un homme de profil de Teimuraz Kubaneishvili »…). La gestuelle quasi sacrée du dessinateur est également donnée à voir (« il aimait dessiner sur ses genoux, ou penché près du sol comme un miniaturiste persan ou un moine enluminant un manuscrit »). L’art devient aussi un rêve d’éternité : « dans des millénaires, on retrouverait ses esquisses au bord de la rivière ». Un rêve seulement, car l’art lui-même n’échappe pas à la fragilité et à l’usure du temps : « Les musées sont pleins de statuettes en bronze à demi effacées, de troncs fêlés au sexe mutilé, de fragments de mains et de pieds, de paupières tombées, de visages défaits« . Puis, la chute de chaque nouvelle, inattendue, fissure le réel et laisse affleurer l’étrange.
Le recueil de nouvelles de Renaud De Putter et de Guy Bordin cristallise des moments ordinaires qui, sous le regard des artistes, deviennent extraordinaires.
D’autres ouvrages de Guy Bordin :
Quel beau texte !
Un très grand merci pour ce que vous écrivez sur nos deux nouvelles. Nous sommes vraiment ravis qu’elles vous aient plu et que vous le rendiez de façon si magnifique.
Nous sommes particulièrement honorés de votre phrase de conclusion.
Merci encore de votre belle lecture.