Chantal Dupuy-Dunier
Germain Roesz (Illustrateur)
DessEins. Les lieux-Dits (2026)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Le tissage des mots et de la peinture
Miettes de rose, un titre tout en délicatesse ouvrant sur un espace poétique et pictural : des lambeaux de textes sur des fragments de couleur – la communion des mots et de la peinture donnant naissance à la Beauté, renvoyant à des éclats de perception, de réflexion, d’instants saisis comme des bribes de couleur ou de langage dispersés sur la toile. La rose, la fleur élue de Ronsard, le nom du peintre, celui de la maison d’enfance de la poétesse (« La villa Les roses« ), la couleur, un jeu d’échos qui se déploie en une mise en abyme où se nouent culture, imaginaire et espace de la page. Des vers libres, tracés à la main dans une forme de spontanéité sensible, s’exposent en toute liberté sur des éclats de couleurs lumineuses et joyeuses où dominent le jaune et le rose, souvent striés de traits noirs. Les mots et les couleurs se font entendre, « Entends crier le jaune« , dans une magnifique synesthésie où les sensations se mêlent et se répondent. La couleur se fait cri et la parole, lumière ; et soudain, la couleur s’anime, éclate de rire , « Une couleur éclate de rire ! » dans un entrelacement de synesthésie et de personnification.
Une écriture libre de toute frontière
Dans cette création partagée entre le peintre Germain Roesz et la poétesse Chantal Dupuy-Dunier (1), s’élabore une écriture-fragments abolissant les frontières entre la peinture, la poésie et les continents : « Tu sublimes / cassures, / brisures / et fêlures. / Tu les métamorphoses en ‘kintsugi’ « . L’Italie avec la citation de Pasolini se glisse au milieu des bribes poétiques de Chantal Dupuy-Dunier : « Un poème en forme de rose ». Tout devient circulation : des formes, des voix, des paysages extérieurs et intérieurs. Une écriture en déploiement, libre de toute frontière !
Le jeu des couleurs et des mots
Comme le peintre joue avec les teintes, la poétesse joue avec la page, les mots montent ou descendent, se penchent, s’inclinent, dans des espèces de calligrammes dessinant le sens dans l’espace même de la forme : « gouffre ascensionnel », « Profonde /est/ la/ montagne », « Le compas / de tes jambes/ écartées / pour chercher / l’équilibre » glissé entre deux traits en forme de V inversé… L’horizontalité n’est plus la norme, la verticalité, la courbe se déploient. Chantal Dupuy-Dunier joue aussi avec les échos et les nuances du langage, clins d’oeil discrets : « L’étoile et /les toiles/ insufflent/ la lumière / à tes blessures », « la route de soi »… Ainsi, par ces déplacements des mots dans l’espace et du sens dans la langue, s’esquisse une traversée intérieure, ouvrant un chemin vers la lumière. La douleur devient couleur, « la chute se transforme en vol ».
L’Art pour suturer les blessures
Deux sensibilités se tissent, celle de Chantal Dupuy-Dunier et celle de Germain Roesz, dans Miettes de rose, ouvrage esthétique qui, en son dernier mouvement, recueille les poèmes dans leur intégralité. L’Art y suture les blessures, cautérisant « la mort / avec/ de la / lumière ».** C’est une Beauté révélatrice de l’intime et de ses souffrances : « Tu dis : ‘la douleur est mon matériau’. / Tu es né de ta presque mort. // Ton corps a pris appui sur la couleur de ton nom« . S’y murmurent des confidences (« Mes cicatrices ont, elles aussi, été comblées de métal. Desseins, dessins, des seins, / Là où la mort avait tenté de se glisser »), des réflexions sur la création -« La plume vole sur le cahier. / Le pinceau court sur les tableaux »– et sur l’élan vital qu’elle insuffle, jusqu’à faire du geste même une force de vie -« Chaque coup de pinceau / anime une vertèbre »– comme si créer revenait à rendre la vie au corps.
Créer, c’est faire surgir la vie là où elle vacille.
(1) C’est où poezi ?
Le Langage du pic vert
Cronce en corps
Parenthèses
Comment ne pas être très touchée, chère Annie, par votre analyse, votre faculté à pénétrer un ouvrage avec votre sensibilité personnelle ? Encore une fois, je vous remercie pour votre formidable travail. L’écriture, les arts ont besoin de passeurs comme vous. Avec mon amitié. Chantal
Merci chère Chantal.