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La Maison du Bosphore

13/04/2026 | Livres | 0 commentaires

La Maison du Bosphore
Pinar Selek
traduit du turc par Sibel Kerem
des femmes Antoinette Fouque (2026)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

La Maison du Bosphore Pinar Selek traductrice : Sibel Kerem Un roman polyphonique

Paru en turc en 2011 sous le titre Yolgeçen Hans, publié en 2026 par les éditions des femmes Antoinette Fouque, La Maison du Bosphore de l’écrivaine, sociologue, militante féministe et antimilitariste, Pinar Selek est une fiction fondée sur le réel : le roman d’une ville, le roman de vies. Un roman polyphonique où s’entrecroise et se tisse un foisonnement de récits et de destins offrant une multiplicité de points de vue : ceux d’une tranche d’âge marquée par le coup d’Etat de 1980, la violence policière et sa terrible répression – des femmes et des hommes emprisonnés à cause de leur esprit critique et de leur amour de la liberté, torturés, tués, leurs maisons saccagées, la mort des rêves et de l’enfance des plus jeunes : « Puis le coup d’état eut lieu, et c’en fut fini de l’enfance ». Une génération aussi portée par une aspiration profonde à la liberté, à une vie solidaire et fraternelle où la musique et l’art jouent un grand rôle.

Un miroir de la société turque des années 1980 à 2001

La ville d’Istambul ( « ville aux multiples coeurs », « ville immense, chargée de mythes (…) Un imbroglio de microcosmes ») et ses nombreux quartiers est intensément présente – ses odeurs, ses couleurs, ses sons – inoubliable dès lors qu’on la quitte : Yedikule, quartier pauvre, « riche d’Histoire« , Bostanci quartier privilégié. Malgré leurs différences, ils se répondent, communiquent et fraternisent. Les histoires s’entremêlent essentiellement à travers la conscience de deux couples : Elif et Hasan, issus d’une classe aisée et cultivée ; Sema et Salih, issus d’un milieu modeste, – Salih, « le seul homme de la famille », veillant sur sa mère, sa soeur, sa belle-soeur veuve et sa nièce – se rencontrent et se lient d’amitié. Dans ce miroir de la société turque des années 1980 à 2001, se déploie tout un monde, toute une vision du monde et l’amour profond pour son pays, de l’écrivaine, victime de la répression, exilée, déracinée : partir, une violente déchirure « suturée par l’écriture« .

Une mosaïque humaine en partage

La Maison du Bosphore donne à voir des histoires d’amitié, d’amour, de solidarité, de rêves, de réflexions sur l’art et l’artisanat, (le travail du bois : ce matériau odorant, vivant qui  » frémit », « pleure parfois« ), d’espoir, de résistance, d’engagement révolutionnaire, d’illusions et de désillusions. A la sortie de prison du pharmacien Djemal, père d’Elif, dans la pharmacie Lalé, désormais installée à Yedikule, toutes les classes sociales, religieuses et culturelles – Turcs, Grecs, Arméniens, Kurdes -, se retrouvent, échangent, s’entraident : »* Quelques minutes plus tard, on venait déjà nous proposer de l’aide, nous apporter du thé, nous inviter à dîner (…) Il m’a fallu peu de temps pour me sentir proche des voisins ». Non pas une utopie, mais la réalité d’une humanité en partage telle qu’on la rencontre dans d’autres pays, au Liban notamment.

Une fresque sociale, historique et politique

Roman d’une ville et de vies, traversé de multiples questionnements, La Maison du Bosphore s’affirme dans une dimension sociale, historique et politique et se nourrit d’une grande richesse de thèmes.

Résister et se relever ensemble

L’écrivaine donne à voir des êtres plongés dans la pauvreté qui luttent pour vivre et « garder la tête haute ». Guldjan, la mère de Sema, malgré ses difficultés financières renonce à son emploi – « Fin janvier, elle quitta son travail. Ce fut rapide, sans dispute, mais elle en sortit perdante » – auprès d’une femme bourgeoise qui l’exploite et la méprise. Handé , de son côté, trouve le courage de quitter son proxénète malgré sa peur. Toutes deux résistent et trouvent en elles la force de se relever, de se réapproprier peu à peu leur vie. Ces combats individuels ne se mènent pas dans la solitude : ils trouvent un écho et un soutien dans la solidarité qui relie les êtres et la sororité qui unit les femmes.

La musique

La musique et les chants habitent le récit, accompagnant et unissant Hasan, qui « a réussi le concours d’entrée au conservatoire » et Rafi, le joueur de doudouk dont le souffle adoucit la « tourmente de l’exil« , musicien, lui -même engagé dans « des concours internationaux ». Porteuse de leurs émotions, la musique les fait vivre et les rassemble. Voyageuse, elle abolit les frontières, (« je vais emporter la musique d’un barde kurde en Arménie« ) et devient le symbole de l’amitié, de la fraternité et de la solidarité. Ce sont Artin, le menuisier arménien, et son apprenti kurde Salih qui ont fabriqué deux doudouks : un pour Hasan, l’autre pour Rafi. Cet instrument à vent arménien incarne pour Rafi la mémoire vivante du passé. Dans le souffle qu’il mêle à celui d’autres instruments, les deux hommes ne font plus qu’un, unis par la musique et l’amitié. La musique permet de « ressentir la richesse du monde. Une immense richesse dans un monde infini ! » : elle ouvre vers l’Ailleurs.

Le rêve à l’épreuve du réel

Toutefois le rêve d’un Ailleurs se heurte souvent à la réalité : le rejet de la différence, le racisme, (A Paris, « il évoluait parmi des jeunes gens de bonne famille qui lui renvoyaient en pleine figure sa condition d’étranger, de Turc, de musulman »), le vécu de la difficile condition d’immigrés (« C’est dur d’être une immigrée. Les boulots proposés par l’agence pour l’emploi sont inacceptables. Les files d’attente, les interrogatoires humiliants, la course perpétuelle, la sueur pour trois sous… »). La nostalgie du pays, de la famille, des amis, les désillusions s’imposent. Même la lutte révolutionnaire clandestine apporte la déception avec son lot de solitude. Elle témoigne aussi en creux que le combat pour la liberté et la vérité est perverti. Les partis politiques en place mentent pour vaincre et maintenir leur pouvoir. L’armée laïque, derrière laquelle se trouve l’Amérique, impose l’instruction religieuse : « Qui a rendu obligatoire l’instruction religieuse dans les écoles ? C’est justement ton armée laïque … Tu ne vois pas, Nedjla, que l’armée s’en prend aux gens de gauche, qu’elle tend la main aux fanatiques ?« . Le sens des mots et des valeurs est retourné, déformé, travesti. Elif, qui lutte pour des valeurs humanistes, est qualifiée de terroriste. Son engagement pour l’humain est diabolisé. Le Bien devient le Mal pour les dictateurs et leurs suppôts.

La vie en résistance

Mais, heureusement il y a la Vie, opposée à la mort et à la violence. Il y a la résistance, « la vie qui résiste », l’insoumission, l’art, la poésie, la lecture, l’écriture, la danse… : « Nous mêlons musique, peinture, danse, théâtre, acrobatie… Nous souhaitons montrer que la quête de liberté et de justice réconcilie l’être humain avec la vie« . De même, l’entraide et la solidarité, – partir, par exemple, comme Rafi pour aider les victimes d’un séisme dans une ville où « les maisons étaient devenues des sépultures » -, l’amitié et l’amour, redonnent confiance en l’existence et en l’humain. Les valeurs positives comme l’amour, la solidarité, la fraternité et la sororité sont des valeurs de vie : « La quête de liberté et de justice réconcilie l’être humain avec la vie ». Elles instillent l’espoir, affirmant face à l’humiliation, l’avilissement et l’écrasement, la dignité de l’Homme.

La beauté et la force de l’écriture

La traduction sensible et belle de Sibel Kerem révèle la magnifique écriture de Pinar Selek et son engagement humaniste. Les récits à la première et à la troisième personne alternent dans des focalisations internes ou omniscientes et se tissent à des flux de conscience, à des dialogues vivants, à des échanges épistolaires, donnant à voir toute une fresque de personnages principaux et secondaires décrits en mouvement. Des portraits, images d’individus renvoyant à leur apparence construite par touches minutieuses, – chaque détail choisi avec soin faisant émerger leur singularité (Sema « aux cheveux et aux yeux couleur de miel (…) douce comme le miel », « madame Zabel (…) élégante femme d’une soixantaine d’années, dont le chignon aux reflets roux était orné de perles« ) -, mais aussi ouverts sur leurs rêves (« Tournant la manette, il échafaudait des rêves. Il ne rêvait pas seulement de Derbent. Ni même de révolution. Il imaginait la danse des chevaux, des girafes, des troupeaux de rhinocéros… Des ruisseaux, des arcs-en-ciel, des oiseaux se désaltérant** »), leurs désirs, leurs souvenirs, – « Rafi s’adossa à un arbre en souriant. Quand la voix brisée du doudouk s’échappa des lèvres de Hasan, il ferma les yeux. Les plaines, les routes, les cols, le regard du berger dans son champ, les fleurs jaunes du matricaire, les roseaux dans le lac… » -, se tricotent à la description des lieux tout à la fois réaliste, esthétique et poétique. La poésie se déploie par moments, faisant glisser le réel vers l’onirisme : « « Salih abandonna son bracelet à la mer. Il flotta un moment à la surface puis se perdit dans les vagues. / Une mouette lutta contre les flots et s’envola. / Elle tenait un arc-en ciel dans son bec ». Les images se chargent d’une intensité esthétique et symbolique. L’arc-en-ciel, fragile éclat lumineux annonciateur d’espérance, clôt le dernier paragraphe du chapitre en point d’orgue. L’autrice y laisse affleurer une confiance tenace, une espérance qui persiste malgré les tourments qui heurtent ses personnages et son pays.

La Maison du Bosphore, ouvrage aux nombreuses tonalités, roman multiple – roman d’amour, roman de formation (Sema, narratrice de contes et amoureuse de poésie, évolue au fil des pages et réussit progressivement), roman engagé, roman historique, roman psychologique – est animé d’un souffle puissant. Les péripéties se succèdent, éveillant chez le lecteur une attente impatiente et empathique. Des leitmotive ( « Ensuite, plus rien n’a été comme avant » / « Et il répéta qu’à Yedikule, rien n’avait plus été comme avant » / « Après, rien n’a plus été comme avant« ) scandent parfois le récit, créant un tempo lancinant et mélancolique. Les personnages, plus vrais que nature, s’imposent par leur présence sensible et profondément humaine. Pinar Selek est non seulement une grande écrivaine mais elle est aussi une psychologue et une historienne dont l’écriture tout à la fois, témoigne, fait réfléchir et rêver. Les valeurs de liberté et de solidarité qu’elle distille, ainsi que son amour de l’écriture et de l’Art, dépassent les frontières de la Turquie pour résonner avec celles des peuples du monde entier. Le monde actuel plongé dans la barbarie a encore davantage besoin de la voix des écrivains et des poètes qui donnent à voir la Beauté, dévoilent et résistent face aux forces mortifères.

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