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Rue Paillassère

18/01/2021 | Livres | 0 commentaires

Rue Paillassère
Janette Ananos
Editions Mon Hélios (2020)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Une maison aux nombreux souvenirs

Rue PaillassèreRue Paillassère, une rue chargée de mémoire, ancrée dans les souvenirs de Janette Ananos. L’écrivaine dépeint dans l’ouvrage éponyme à la première de couverture esthétique, (le détail d’un tableau de la maison Larrousè, retrouvé par Janette Ananos chez des personnes « séjournant (autrefois) régulièrement (…) à Arette », peinte par un de leur parent, Georges Lespès) son histoire personnelle et familiale enracinée dans le siècle précédent.

Avant de passer le relais à Janette, qu’elle a « vue naître, grandir, puis s’en aller », c’est d’abord la maison Larrousè « située dans la rue de l’usine » appelée dans les années 1950-1960 « la rue Palhasère, prononcé à la manière béarnaise, Paillassère » qui prend la parole dans le premier chapitre. Cette maison, désormais détruite mais à l’âme toujours vivante, présente les quatre générations de la même famille accueillie sous son toit avant le séisme destructeur d’une partie de la petite bourgade d’Arette, dans le piémont béarnais pyrénéen, le 13 août 1967.

Les souvenirs des témoins du passé

Puis, Janette Ananos met en scène un passé personnel, familial et collectif, grâce à ses souvenirs, à ceux de nombreux témoins comme sa sœur, des amis, des voisins…, grâce à des photographies en noir et blanc porteuses d’une précieuse dimension émotionnelle, d’une profondeur humaine et historique.

Dans cette autobiographie originale, la narratrice ne procède pas de manière chronologique, suivant les étapes balisées habituellement, mais par thèmes : « la maison », « la rue Paillassère », « les grands-parents maternels », « le premier mariage », « le remariag»Les différentes phases de la vie se tissent, se croisent, se recoupent. Se heurtant parfois à des doutes quant à sa mémoire (« Nos mémoires sont extrêmement sélectives », « depuis que j’ai commencé d’écrire ces pages, je me défie de mes souvenirs »), afin d’être la plus précise et la plus honnête possible, Janette Ananos confronte ses souvenirs à ceux de sa sœur, d’amis, d’anciens voisins, transcrivant textuellement leurs dires en italiques dans une énonciation discursive où se tricotent divers « je » et divers « nous ». Ces dialogues permettent de capturer au plus prêt la vérité des souvenirs, des êtres, des rapports entretenus entre eux et avec eux. Elle saisit le plus petit détail, décrit avec netteté les lieux, brosse avec précision les portraits physiques et moraux de tous les membres de sa parenté : une famille modeste, solidaire et unie malgré quelques désaccords comme il en existe entre les membres aux différentes personnalités de toutes les familles. Elle plonge dans les zones intimes, douloureuses (le veuvage de sa maman) ou joyeuses de ses ancêtres donnant à voir et expliquant.

La petite et la grande histoire

Janette Ananos explique les traditions régissant la vie familiale et sociale du début du vingtième siècle comme par exemple, le rite de « la maison-étape » où  les familles du hameau faisaient une halte la nuit avant de poursuivre leur route, le lévirat : « Selon le Petit Robert, ‘le lévirat est l’obligation que la loi de Moïse imposait au frère d’un défunt d’épouser la veuve sans enfants de celui-ci’. Ainsi se perpétuait le nom. / Par analogie, dans d’autres sociétés, le lévirat contraint un homme à prendre en charge sa belle-sœur veuve ». La maman de Janette, jeune veuve de guerre, épouse, en effet, en secondes noces le frère cadet de son feu mari, mariage d’amour non d’obligation comme le laisse deviner la narration de sa fille Janette. L’écrivaine révèle aussi les mystères du dialecte béarnais parlé par sa famille, donne l’étymologie de nombreux mots aux racines proches de l’espagnol plongeant le lecteur dans l’ailleurs d’un univers linguistique régional.

Dans Rue Paillassère, Janette Ananos fait défiler la société de la fin du XIXe et du début du XXe siècle : les ouvriers de l’usine Pée-Laborde, leurs conditions de travail, la vision méliorative de l’ouvrage accompli, la beauté poétique et sensuelle du bois débité à la machine (« l’énorme scie circulaire entamant le bois sans coup férir dans un blond jaillissement de copeaux et de sciure »), la vie dans le milieu rural, les rencontres heureuses, – Colette l’estivante parisienne-, l’accueil sympathique des parents des camarades de classe (« J’étais toujours bien accueillie par toute la famille, les parents et les grands-parents, ainsi que l’oncle paternel »)… A la petite histoire, se mêle la grande Histoire avec, par exemple, la fuite courageuse de Paul, le père de la narratrice, « évadé le France en franchissant les Pyrénées, pour échapper au STO (…) et rejoindre De Gaulle en Algérie ». L’écrivaine, s’appuyant sur l’ouvrage de l’historien Georges Belot, explique qui sont les « Evadés de France » : « ceux qui, à partir de l’appel du 18 juin 1940, ont quitté clandestinement la France par l’Espagne, pour rejoindre les Forces françaises libres ». Une époque révolue renaît sous les yeux du lecteur.

L’empreinte des émotions

Dans un récit à plusieurs voix qui embrasse différentes générations, où se conjuguent et se nuancent la vision de l’enfant amoureuse de lecture et le point de vue de l’adulte, l’émotion vécue, revécue, demeure, s’amplifie et se communique dans l’écriture. L’écrivaine retrouve et revit le ressenti de son lumineux passé « fugacement ressuscité ». L’empreinte des émotions échappe aux effets du temps.

Janette Ananos, qui redécouvre avec plaisir « les territoires enchanteurs de (s) on enfance », écrit pour immortaliser un passé disparu, l’offrir à sa descendance, redonner vie à ses ancêtres, créer un lien entre le passé et le présent, chaîne intergénérationnelle à l’ « harmonie fluctuante » pour que ses filles donnent métaphoriquement la main à leur ascendance : « j’ai l’impression qu’eux, elles, et moi, nous nous donnons la main, rétablissant un lien modeste, mais concret, entre leurs multiples vie et la mienne ». Une continuité, des liens ténus mais indélébiles se tissent blottis dans la mémoire, le conscient, l’inconscient et l’ADN. Le rosier, planté par les filles de la narratrice, en est le symbole : « Le rosier, en béarnais, c’est l’arrosè qui se prononce Larrousè. En fleurissant leur façade de cette manière, nos filles ont transplanté à la Casotte le souvenir de la maison Larrousè, unissant symboliquement deux rues, deux ascendances ».

Rue Paillassère, récit de filiation émouvant, dépourvu cependant de pathos, proposant différents échos, différents ressentis d’un même vécu, fait pénétrer le lecteur dans l’intimité d’une histoire familiale et d’une époque disparue. Cet ouvrage redonne vie à des émotions, des sensations, des souvenirs, des mouvements de l’âme, dans un travail de mémoire, d’échanges avec différents témoins, la lecture d’un carnet retrouvé, en sollicitant des photographies, instants fixés à jamais, contextualisés par le récit, empreintes du vécu touchant et attachant de toutes ces « vies minuscules » mais combien précieuses.

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