Nos exils
Voix d’écrivaines francophones
En partenariat avec le Parlement des écrivaines francophones
Editions des femmes Antoinette Fouque (2025)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
L’exil est une traversée, une déchirure autant qu’une promesse. Il emporte loin des terres natales, mais il relie aussi à d’autres horizons. Il est douleur de l’arrachement, mais aussi naissance d’une voix nouvelle, façonnée par le voyage et la mémoire. La littérature devient alors l’espace où ces voix se rassemblent, se répondent et font résonner, par-delà les frontières, l’expérience humaine de l’éloignement et du recommencement. Cependant si l’exil éloigne, il ne s’efface pas. Comme l’écrit Chochana Boukhobza : « le pays natal n’a jamais, en moi, voulu mourir ». Cette phrase condense l’expérience des écrivaines de Nos exils. L’exil n’est pas seulement départ, il est aussi survivance d’un pays intérieur, foyer secret qui nourrit la langue, irrigue les images et féconde la création.
L’ambivalence de l’exil
Dans l’ouvrage collectif Nos exils, vingt voix d’écrivaines surgies des divers rivages du monde, unies par la francophonie, l’amour de la langue, de l’écriture et par différentes formes d’exils, subis ou choisis, se font entendre et expliquent leur expérience. Chacune a son exil. Chacune le porte à sa façon. Ces exils sont divers, souvent loin des exils tragiques auxquels fait référence Sophie Bessis : « Ils prennent tous les risques (…) car ils veulent quitter la guerre, le désespoir, l’absence d’avenir » / « Nous sommes arrivés jusqu’à une plage rocheuse et les passeurs nous ont cachés entre les rochers jusqu’à la tombée de la nuit. Nous sommes alors montés dans un gros canot pneumatique.(…) Nous avions de l’eau mais rien à manger. Le voyage a duré toute la nuit et presque toute la journée. Mais la barque était percée, elle prenait l’eau. Des gens se sont jetés à la mer, ma cousine aussi, et elle s’est noyée ». A ces exils évoqués par l’auteure tunisienne, – exils qu’une humanité qui a perdu toute humanité ignore ou feint d’ignorer -, s’ajoutent d’autres figures. Mais quelles que soient leurs formes, les exils sont toujours des déchirures, un bouleversement intime où l’exilée ne sait plus d’où elle vient, ni à quelle terre elle appartient : « Etre de partout et de nulle part », (Danielle Michel-Chich), « se réveiller chaque matin avec l’impression d’être partout et nulle part… », (Fawzia Zouari)… Pourtant, ces exils portent aussi des souffles de liberté gagnée. Ainsi, de cette valeur ambivalente de l’exil – à la fois blessure et liberté – émerge une dimension historique et genrée. Ces histoires de femmes s’inscrivent dans la grande Histoire (« Dois-je vous envier cela, mes sœurs, l’inscription de vos histoires, dans la grande, l’Histoire ? », (Cécile Belleyme). Cette présence féminine dans l’Histoire de l’exil est relativement récente : pendant longtemps, seuls les hommes s’exilaient. Il existait même des pays d’où les femmes ne partaient jamais comme le rappelle Fawzia Zouari : «… de là où je viens, les femmes ne partent pas. Elles naissent et se font enterrer sur place ». Cet exemple illustre combien l’exil féminin constitue un bouleversement des représentations traditionnelles. Il s’impose comme une démarche à la fois intime et historique, brisant un silence séculaire et rompant avec des décennies d’invisibilité.
Les différentes facettes de l’exil
– de l’exil intérieur à la création
Toutefois, l’exil n’est pas seulement un déplacement géographique, l’arrachement à une terre, à une maison, à une famille, à des coutumes. Il peut être aussi plus intime : devenir autre, s’accepter autre ou s’imposer autre. C’est l’expérience de Cécile Belleyme, dont la mère la rêvait garçon : « Je fus un « il » dans les rêves d’une mère qui voulait quant à elle, donner un fils à cet homme qui avait déjà deux filles d’un premier mariage d’amour déçu ». Pour elle, la violence maternelle fut « la porte de l’exil ». Puis, l’écrivaine retourne cette blessure en création. Elle joue avec les mots et les sons, se définissant comme « ex-il », fille à distance de ce garçon fantasmé. Même son prénom devient une injonction à se libérer de ce « il » imposé : « Oui, mon prénom recèle l’ ‘il’ d’exil et intime l’ordre de s’en défaire : ‘Cesse il !’ ». Ainsi, chez Cécile Belleyme, l’exil n’est plus seulement spatial, il est identitaire et langagier : il s’écrit et se réécrit dans les plis de la langue. Pour toutes les écrivaines de Nos exils, l’exil est créateur.
– L’exil linguistique
De même, lorsqu’une langue autre que la maternelle (« Petite, je baignais dans les nimbes d’une douce harmonie sonore des mots pular et wolof de nos mères qui nous berçaient et nous accompagnaient dans nos petits pas ») est imposée par l’école coloniale, elle devient à la fois un voyage et une épreuve : découverte d’une civilisation étrangère, mais aussi expérience d’une prétendue étrangeté. Comme le montre le témoignage de Khady Fall Faye-Diagne : « À cette époque, nous étions à la croisée des mondes et l’école était pour les petits Africains le lieu de notre étrangeté à cette civilisation dans laquelle nous plongions plusieurs heures par jour, notre rencontre avec cette étrange langue ». Cette langue est vécue comme une violence, car assenée, mais aussi comme un passage : elle ouvre la voie vers la découverte de la littérature et de ses lointains ailleurs (« Cette langue, vasistas sur le monde, m’offrait à chaque lecture une vue panoramique sur les toundras russes, les déserts du Colorado, la cueillette des champignons, les promenades dans les dédales des souks et de la kasbah ») et aussi vers la réussite (« L’école s’imposait comme l’unique voie du succès et de la connaissance », Marie-Rose Abomo-Maurin). Elle représente une double expérience : éloignant des racines familiales et imposant de nouveaux codes, c’est aussi une ouverture, en effet elle devient pont vers de nouveaux horizons comme l’explique poétiquement Khady Fall Faye-Diagne : « Entre enivrement d’une nouvelle langue et déférence à nos racines, la langue était cette passerelle jetée au milieu de l’Atlantique et sur laquelle tanguait, dangereuse mais envoûtante cette barque poussée par les flots d’impatience vers cette terre de l’entre-deux. Fusion de ces deux mondes en apparence inconciliables, cette nouvelle terre créait un espace de liberté, une zone fluctuante où nos imaginaires se frottaient aux champs possibles immenses ». La métaphore de la barque et de l’Atlantique illustre l’instabilité et le danger de l’exil linguistique, mais aussi l’ivresse et la liberté qui naissent de la rencontre avec une langue étrangère. Cette « terre de l’entre-deux » devient un espace de fusion des mondes, une zone mouvante où les imaginaires s’ouvrent à des possibles immenses. Ainsi, l’exil linguistique, loin d’être seulement un arrachement, devient un territoire de liberté et de création.
Des exils créateurs
Les récits courts du recueil Nos exils, aux formes variées, témoignages et confidences sollicitées (« Aujourd’hui vous me proposez cela, mes soeurs, d’écrire un texte sur l’exil », Cécile Belleyme) -, recèlent à la fois toute une dimension anthropologique, littéraire et esthétique. En effet, ces discours sur le réel deviennent objets littéraires sous la plume des différentes écrivaines, prenant parfois l’allure de poèmes comme chez Camilla M.Cederna, d’une épopée lorsqu’ils relatent les épreuves traversées par les parents, – exils transmis, mémoire d’un temps d’avant la naissance – et par les autrices elles-mêmes.
Tous ces textes aux différents registres, pathétiques (« Des enfants agrippés à ses cuisses ne connaissent que la terreur, leurs larmes ont remplacé leurs rires. Traumatisés à jamais, ils endurent un avenir de migrants : leur destinée s’est perdue », Carmen Campo Real), ironiques, humoristiques, (« Une Noire qui achète le journal local dans le même bureau de tabac suscite des réflexions de toutes sortes. A la question : ‘A quoi vous servent ces journaux que vous achetez ? Vous ne savez pas lire’, suivi d’un rire moqueur, ma réponse fut ce jour-là : ‘Je regarde les images ! ‘ » (Marie-RoseAbomo-Maurin), embarquent le lecteur dans l’émotion et la réflexion, jusqu’à l’évidence – ou plutôt ce qui devrait en être une – que rappelle Camilla M. Cederna dans son incipit poétique, « Il ne devrait y avoir pour tous les hommes / Qu’une seule patrie, la terre ». Les textes narratifs de Nos exils, éclats lyriques, sont souvent habités par la poésie, dans le jeu des sonorités et le rythme lancinant des répétitions ; et c’est là que réside leur force : faire entendre, dans la beauté même de leur écriture, cette évidence qu’il ne devrait y avoir – et même qu’il n’y a – qu’une seule patrie, la terre.
Les vingt voix féminines de l’ouvrage collectif Nos exils conjuguent l’éthique et la poétique de l’altérité, obligeant à voir le monde autrement et à reconnaître l’Autre, tout en offrant au lecteur le plaisir du verbe.
A découvrir aussi un autre ouvrage en partenariat avec le Parlement des écrivaines francophones :
Corps de fille, corps de femme
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