Sélectionner une page

Charles

20/02/2024 | Livres | 0 commentaires

Charles
Jean-Michel Béquié
La déviation (2023)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Charles Jean-Michel Béquié
  Le deuil impossible

 Charles de Jean-Michel Béquié (1), d’abord paru en 1993 aux Editions de Minuit, est réédité fin 2023 aux éditions La Déviation. Il embarque le lecteur dans un roman à la première personne sur la vieillesse, la mort d’un enfant, le deuil impossible, le temps arrêté, les souvenirs.

Souffrant d’un cancer, un vieil homme veuf,  proche de l’inéluctable, remonte dans son passé, plus exactement en 1933, date de la mort de Charles, son fils de cinq ans atteint d’une tumeur incurable au cerveau. La vie du jeune père s’arrête alors et  bascule. Il y a un avant et un après Charles : son «existence heureuse (…) s’était soudainement brisée un matin de septembre». Le temps s’est aboli pour le père à ce moment charnière constitué par le départ implacable du petit garçon, le plongeant dans une intolérable et éternelle souffrance.

L’absent intensément présent

 Dans un monologue intérieur faisant alterner le présent, temps du récit, et le passé donné au passé simple, le vieil homme conjugue son présent à la vie du jeune homme qu’il fut et à celle du garçonnet parti trop tôt. Il raconte alors longuement, dans les moindres détails («Je me souviens des couleurs, du grain et de la douceur de la peau, des intonations exactes des rires et de la voix»),  les derniers mois de la vie du jeune malade qu’il tentait vainement, irrationnellement,  de retenir :  «Combien de fois, alors que les traitements restaient sans effets sur Charles, ai-je essayé, de façon magique, de le débarrasser de son cancer. J’embrassai sa nuque si pâle comme si j’avais eu le pouvoir d’aspirer le mal (…)». Le petit absent intensément présent vit toujours en creux dans l’existence du vieillard, dissolvant ses relations avec sa fille Gabrielle et son autre fils, Frédéric, auxquels le vieillard reste indifférent, ce que ces derniers tournés vers la vie n’arrivent pas à comprendre. Seule la vue d’écoliers que le vieillard contemple des heures durant dans la cour de récréation de leur école, de la fenêtre de sa «vieille maison à un étage», située vers Avignon, l’émeut.

La tragédie de l’oubli

 Toute la vie du vieil homme s’élabore désormais à travers le circuit de sa mémoire qui s’estompe progressivement et sombrera bientôt avec lui dans le néant,  tragédie de ces souvenirs dont il est l’unique dépositaire, comme le montre l’incipit, moment fort, écho de tout le roman, épiphanie du récit aux rythmes ternaires lyriques :  «Ce sont des chevaux dans le désert, des oiseaux dans les sous-bois, les feuilles des fougères dans le vent. Des bruits épars, des voix qui s’élèvent, des fleurs qui se fanent. Les souvenirs s’estompent et les couleurs s’effacent, dans les cadres de bois verni le gris se mêle  au rose comme si du coeur même de ce qui fut naissait le tropisme de l’oubli. Bientôt tout aura disparu et les images que je suis seul à voir encore, les voix que je suis le dernier à entendre, seront oubliées, dispersées, emportées comme les cendres que l’on lance au vent, du pont d’un bateau, sous le chêne du jardin». Refuser la mort pour que l’enfant puisse continuer à vivre. Effort vain puisque les souvenirs s’évanouissent avec le temps qui avance et que la vie conçue comme un cercle aura bientôt achevé son circuit : «(…) j’aperçois de plus en plus distinctement l’extrémité du cercle que ma vie aura parcouru».

 La mémoire involontaire

 Dans tout le récit, le vieil homme dit l’intensité et la déchirante fugacité des souvenirs : «Je revois, ou plutôt j’ai revu un bref instant Charles, dans son ensemble rouge en éponge. Mais ces images précieuses et fugitives, sitôt apparues sont retournées au néant». Les nombreuses et fuyantes descriptions visuelles et tactiles sertissent le flux de conscience. Le vieillard entrelace les événements de sa journée à son vécu avec Charles. La mémoire arrive par hasard, avec les sensations ressenties autrefois. Frédéric, son fils cadet, venu pour sa visite dominicale,  pose la main sur le bras de son père, mais c’est la main de Charles que ce dernier ressent : «C’est une autre main que je vois, plus légère et pourtant d’un poids plus accablant». Le présent fait naître les images et les sensations du passé : «… l’image de Gabrielle s’estompe peu à peu alors que sa main cherche à me caresser. Mais, venant des profondeurs une main plus petite, et plus forte cependant, m’entraîne vers des lieux familiers, des plateaux reconnus, une main qu’au cours des années je n’ai jamais lâchée (…)». Par le biais du souvenir, le vieil homme retourne un instant dans le passé heureux devenu brutalement douloureux, «échappées où bonheur et malheur se confondent». Il  retrouve le jeune père fringant qu’il était, loin de l’actuel vieillard décrépit à la peau fanéeAu-dessus de la cravate, la chair affaissée évoque le cou d’un dindon, des taches brunes assombrissent mon visage»), à la lente gestualité, terrible destin de l’humanité.  Dès sa naissance, l’être humain se dirige progressivement et inexorablement vers la tombe, «chose si naturelle», mais terrifiante («…la mort continue de me terroriser»).  Les modifications de son corps raidi, engourdi, douloureux,  en constituent un fatal signal comme les transformations de l’enveloppe corporelle des autres : «Nous avons connu une autre personne qui ressemblait vaguement  à celle que nous avions aimée». Le vieux père a du mal à reconnaître  en Gabrielle, grande et élégante jeune fille autrefois, la femme au «corps trop lourd», aux «chevilles déformées» qu’elle est devenue. Le texte dit l’impuissance à retenir la vie, le temps, les images. Seules quelques réminiscences,  surtout les rêves trop brefs, permettent de visualiser celui qui est parti : «Alors que dans la veille j’ai beaucoup de difficulté à retrouver le visage de Charles, il m’est très précisément restitué la nuit. (…) j’ai conservé au fond de moi la rondeur de la joue, le pli sous la paupière. // Il a vécu à nouveau, le temps de quelques secondes, rendant nuitamment visite à son père».

 La tragédie de l’oubli

 La tragédie pour ce père est l’oubli progressif, «lente dépossession (…) la plus odieuse des épreuves», exprimée dans la dernière phrase de l’ouvrage qui résonne en point d’orgue. La puissance de l’oubli est terrible pour lui, les souvenirs sont emportés inexorablement comme le prouve la métaphore filée des eaux bouillonnantes et grondantes («Mais la puissance de l’oubli est terrifiante. Comme un torrent, il emporte avec lui notre passé vers des rapides qui l’engloutissent et le broient. On n’a guère le temps de sauver quelques objets sans faire le tri, de les traîner sur la berge à l’abri (…) Au bas de la chute, les eaux bouillonnent et grondent (…)») dont le narrateur dit le mouvement violent, le bruit assourdissant concrétisé par une allitération en «r».

Les jeux de l’écriture

 Les souvenirs s’estompent, leurs couleurs s’adoucissent et s’effacent Seul le passé conserve quelques couleurs, mais des couleurs voilées»), comme épuisées, Charles, puis Lise, l’épouse décédée,  ayant «emporté avec eux la couleur des choses, la chaleur des corps». La prédominance de pâles couleurs, du gris, dit non seulement le ressenti du père,  mais ajoute aussi à la mélancolie de la narration. Seules les déclinaisons du rouge («… teinte les murs d’éclats rubigineux. Cette vigueur me rappelle un souvenir que je croyais oublié…», «… les barreaux du petit toboggan orange», «… la douceur rosée et moelleuse des petits nuages dans le ciel»…) liées aux émotions positives révolues et le rouge toujours associé au petit garçon  («Je revois, ou plutôt j’ai revu un bref instant Charles, dans son ensemble rouge en éponge», «cette couleur rouge», «… la chaise haute en bois et skaï rouge», le «vélo rouge») persistent en  quelques notes vives et éclatantes, ponctuant le récit, faisant naître les souvenirs, symbolisant la vie et sa chaleur, la couleur du sang vivifiant qui circule dans les veines. L’écrivain joue subtilement avec les mots et les symboles. C’est une écriture poétique aux nombreux rythmes ternaires lyriques, à l’ample formulation, qui dit la profonde tristesse de l’homme désormais fragile, hanté par la mort, devenu comme étranger au monde et au réel : «Mon esprit est une pièce vide où passent des fantômes que je ne peux ni atteindre ni retenir».  Il se sent lui-même  devenir fantôme comme le pêcheur du film  The Ghost and Mrs Muir de Mankievicz : « Comme lui je me sens devenir diaphane (…) vidé de toute essence». Jean-Michel Béquié tricote ingénieusement les références cinématographiques, littéraires, aux pensées du vieux père.

De l’intime à l’universel

 La profuse intertextualité accentue non seulement la dimension littéraire du texte mais elle fait aussi accéder le narrateur à l’universel. A la faveur de nombreuses références mythologiques, le banal vieillard devient héros mythique. Comme Hector, tant qu’il vivra, Charles vivra. Comme Ulysse retrouve l’ombre de sa mère, il retrouve l’ombre du petit défunt. Les références mythologiques accentuent l’aspect tragique de la vie du vieil homme, incarnation de la douleur des parents crucifiés par la mort de leur enfant.

Charles de Jean-Michel Béquié, mise en mots de deux vies brisées, de la résistance acharnée contre l’oubli, est une œuvre littéraire d’une déchirante vérité. Une sublime façon d’immortaliser le petit Charles.

 (1) Du même auteur, TROUS DE MEMOIRE

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaires récents