N’DITO
Elles ont fui l’excision
Philippe Geslin et Mackrine N. Rumanyika
Ginkgo éditeur (2025)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Un problème sociétal : l’excision
Aujourd’hui, avec N’DITO. Elles ont fui l’excision, nous plongeons dans un autre registre auquel l’écritoire des muses est moins habitué. Il ne s’agit pas de littérature et de préoccupations esthétiques, mais d’un problème sociétal : la violence faite aux femmes.
N’DITO. Elles ont fui l’excision de Philippe Geslin et Mackrine N.Rumanyika est un ouvrage lourd au propre et au figuré : un bel objet livre riche en photographies, au poids surprenant en raison de ses pages cartonnées et glacées, douces et agréables au toucher, et derrière cette esthétique soignée, un contenu tout aussi pesant qui aborde un sujet à la fois grave et accablant : l’excision. Or, bien que « La pratique de l’excision (soit) officiellement interdite en Tanzanie, depuis 1998 », elle persiste encore dans les mentalités et dans les traditions.
Témoignages de fuites face à l’excision
N’DITO. Elles ont fui l’excision de Mackrine N.Rumanyika, fondatrice de HIMD (Health Integgrated Multisectoral Development), illustré et présenté par l’ethnologue, Philippe Geslin, « ancien Professeur des Universités et chercheur associé au Centre d’Anthropologie Culturelle de l’Université Paris-cité », présente une série de témoignages de jeunes filles ayant fui, au péril de leur vie, leur village, leur famille pour échapper à l’excision, aux violences intrafamiliales et/ou à un mariage forcé : « J’ai fui mon village. J’ai vécu dans la savane pendant quatre jours » (Nzilejileji, 19 ans), « J’ai pris la décision de fuir pendant la nuit à travers la savane, malgré la présence d’animaux sauvages », (Jenifer, 20 ans)… La fuite est le thème récurrent de chaque témoignage. Le substantif « fuite » et le verbe « fuir » reviennent constamment. Toutes les paroles rapportées concordent. Le retour du lexique de l’esquive souligne combien l’expérience de la fuite, loin d’être un cas isolé, occupe une place centrale dans le parcours des jeunes femmes. La fuite prouve l’ampleur de la menace pesant sur elles et la nécessité vitale de rompre avec leur environnement familier. Elle révèle enfin la violence d’un système dont elles doivent s’affranchir.
De la reconstruction à la transformation des mentalités
Face à cette violence structurelle, un espace de reconstruction existe. Les jeunes femmes en entendent parler à la radio, lors de réunions organisées dans des écoles : « En parallèle, nous organisons des clubs dans les écoles où les enfants peuvent parler de leurs problèmes. (…) De fait nos alliés sont aujourd’hui les professeurs, les prêtres, les mères, les anciennes exciseuses, les représentants locaux du gouvernement et les sages-femmes ». Accueillies par l’association HIMD, la plupart des jeunes filles réussissent à atteindre leurs objectifs : faire des études, accéder à la profession de leur choix, conquérir leur liberté, puis témoigner de leur vécu passé et présent ou encore contribuer à transformer les mentalités : « Nos actions portent leurs fruits (75 % des jeunes filles qui arrivent réalisent leurs rêves) mais malheureusement 25 % ne le réalisent pas ». Il faut également souligner que nombre d’exciseuses se reconvertissent bien que la pratique de l’excision leur garantisse à la fois une reconnaissance sociale et la stabilité économique, comme l’expliquent Moty, « Quand j’excisais, je recevais une chèvre ou un mouton, voire deux moutons si c’était une femme enceinte » et Nanguaï, « En faisant cela je gagnais de l’argent, j’avais un statut social, je recevais des moutons ». Après avoir cessé cette activité, et malgré les difficultés qui en résultent pour elles, elles s’engagent à sensibiliser les femmes – et aussi les hommes – aux dangers de l’excision.
L’initiation masculine
Dans sa dernière partie, l’ouvrage évoque les cérémonies d’initiation des jeunes garçons auxquelles le photographe est convié depuis 2016. Lors de cette initiation, la violence s’impose également : violence des mots, puis violence faite au corps : « Dans un garde-à-vous presque militaire, les crânes rasés, les mentons en avant, ils forment une ligne. Ils attendent. Les visages sont tendus. Les regards fixes. L’apaisement, la bonne humeur et l’insouciance des heures passées ont disparu. Place au travail des corps, à la violence des mots ». Séparés du monde des mères afin de quitter l’enfance, de devenir des hommes et des guerriers, les adolescents sont pincés, fouettés, griffés, puis circoncis. Philippe Geslin expose les faits, dit l’atteinte faite au corps masculin sans porter de jugement. Il constate simplement que la circoncision est un rite de passage permettant l’accès à la masculinité et au statut de guerrier.
Les photographies comme documents
Avant de se pencher sur ces rituels et de rencontrer Mackrine N.Rumanyika, Philippe Geslin avait photographié les danses rituelles et immortalisé les visages de jeunes hommes avant leur initiation, ainsi que ceux de jeunes filles déjà initiées, – ce qu’il ignorait – , maintenue à distance des cérémonies masculines. Or le photographe n’avait pas saisi la fatigue, les tensions inscrites sur les traits des visages : « A l’aune de cette rencontre, de cette initiative et de ces témoignages, je constatais que je n’avais rien perçu de tout cela en 2016 (…) », « (…) j’ai porté à nouveau mon regard d’ethnologue sur mes propres images. J’ai recherché les traces et les balbutiements discrets de cette transition (…). J’ai redécouvert mes portraits de femmes, attentif à ce que sur le moment je n’avait pas vu par ignorance et qui pourtant se retrouvait là, blotti au creux de mes images (…), J’ai exploré les postures, détecté la douleur sur les traits de visages, observé les tenues ». Une fois qu’il a su, qu’il a regardé à nouveau son travail et contextualisé dans l’espace et le temps ces portraits féminins en noir et blanc, il ne les a plus perçus de la même façon. La photographie n’est pas un simple apport esthétique, elle devient un document, révélateur d’une souffrance. Et Philippe Geslin prend alors conscience du problème.
Le changement des mentalités
Ainsi, le regard porté sur ces images rejoint les mutations sociales en cours. Ces témoignages montrent le courage de toutes ces jeunes femmes, le changement progressif des mentalités. Désormais, les hommes se détournent de plus en plus de la tradition : ils épousent les femmes de leur choix et ne recherchent plus une compagne excisée. Cette transformation montre que la lutte contre l’excision ne relève plus seulement des femmes : elle devient l’affaire d’une société tout entière en plein changement. Ainsi s’ouvre la voie d’une métamorphose profonde, où les coutumes cèdent progressivement devant une conscience nouvelle.
Ce mince ouvrage sans artifice, d’une sobriété assumée et dépourvu de jugement de valeur, demeure précieux par la force de ses témoignages et la clarté de ses propos. Sa puissance ne tient pas à l’analyse, mais à l’authenticité des voix recueillies. Offrant au lecteur, comme au chercheur, une matière brute et authentique, il éclaire de l’intérieur une réalité souvent tue ou méconnue.
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