Louve en juillet
Gabrielle Filteau-Chiba
Edition dépaysage (2025)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Une émouvante complicité
Louve en juillet de Gabrielle Filteau-Chiba : un mince fascicule, comme une lettre d’amour à Séquoia, mi-chienne, mi-coyote, qui plonge le lecteur au coeur d’une relation fusionnelle entre une humaine et sa compagne sauvage, et l’ouvre sur un ailleurs naturel et grandiose parcouru au fil des saisons.
En donnant le passé au présent, temps qui actualise le récit et lui confère une intensité vibrante, la narratrice s’adresse à Séquoia à la deuxième personne, concrétisant ainsi leur complicité et l’amour réciproque qui les unit. Son amie à quatre pattes et elle vivent dans une cabane, isolées dans la forêt québecoise. La jeune femme partage son temps entre de longues promenades avec sa chienne dans l’immensité canadienne blanche et glaciale l’hiver, rouge orangée l’automne et une écriture cathartique : « je me mets à écrire une vendetta dans laquelle le braconnier se fait digérer par tous ces êtres qu’il a blessés ou tués en forêt ». Elle raconte, simplement, sans emphase, avec émotion, les années qui s’écoulent, la naissance de sa fille Fleur, la violence de son compagnon, le désir brutal et prédateur des hommes, la bêtise et la cruauté des humains, mais surtout l’amour indéfectible qui l’unit à sa compagne animale, protectrice. Sa chienne lui montre la voie du courage (« Grâce à toi, j’ai pris du cran. Plus jamais des pattes sales ne me toucheront, plus jamais ») : ne plus être une proie, ne plus trembler. Séquoia lui apprend à grogner et à mordre si nécessaire : « Moi aussi je m’exile, toujours en fuite, armée de lames et de crocs ».
La parole : moyen de résistance non-violente
Dans ce flux de paroles, fragments de son existence présente, mais aussi passée, la narratrice construit une représentation sensible de sa vie. Elle dit la beauté, la tendresse de sa chienne, leur relation intense. Elle dit la beauté et la force de la nature : « Souhaite camper avec toi sous ces arbres à l’écorce couleur sang qui m’inspirent tant d’espoir. Millénaires, ils résistent aux feux. Grands dieux du monde végétal ». La description des arbres qui recourt à une métaphore à la fois lyrique et symbolique présente la nature comme une force de résistance. La jeune femme élève son expérience personnelle au rang d’une méditation universelle sur l’espoir et la survie. Ce recueil, malgré des expériences douloureuses, est animé par une énergie d’espérance et de résilience. Là où l’on pourrait attendre la colère ou le désir de violence, la narratrice choisit le pardon (« J’ai la force en moi de lui dire que je lui pardonne, que je lui pardonne ») comme le met en évidence la répétition insistante de l’aveu. Cette insistance donne à ses mots une portée quasi-rituelle, comme si la parole elle-même réalisait l’acte d’apaisement. Le pardon s’inscrit dans une quête de paix opposée à la cruauté. La parole devient un instrument de conciliation et un moyen de résistance non-violente : « Je mourrai passé cent ans en croyant que la parole demeure la meilleure arme, le dialogue, la plus belle occasion de croissance ». La jeune femme est tournée vers la vie et l’Amour : « Je suivrai ton exemple, ma louve en juillet. Je vivrai vieille en mordant dans la vie. Malgré la béance dans mon coeur. Il y a là, encore intacts, l’amour, la compassion, la douceur, encore plus forts que toute la méchanceté, la bêtise et la cruauté humaine ». Elle affirme la persistance d’une tendresse et d’une douceur invincibles plus puissantes que la cruauté. Cette voix lyrique transforme la blessure en force vitale. La narratrice dit et dénonce les violences machistes (« L’auberge est un lieu dangereux pour les femmes ») et institutionnelles (« Je ne comprendrai jamais celui ou celle qui tue, un beau matin, un coyote, un chien, un loup, ou leurs bébés de sang mêlé. C’est juste criminel ») sans jamais céder à l’agression faisant du pardon et de l’amour des réponses universelles à la souffrance. L’écriture dépasse le témoignage personnel pour proposer une véritable éthique de vie fondée sur la résilience et la compassion.
Croisements lexicaux entre l’humain et l’animal
Dans cet ouvrage introspectif, hymne à la nature et à la vie, l’écrivaine, en résonance avec le cosmos, puise sa force créatrice dans la liberté et la splendeur du monde végétal et animal, faisant du vivant la sève même de son écriture. Elle croise constamment le lexique humain et le lexique animal, créant une fusion symbolique entre l’humanité et l’animalité : « Vie rêvée de femelles sans plus d’attaches », « Je prends du poil de la bête », « ça ne m’empêche pas de tomber enceinte cette année-là d’un beau méchant loup », « ces deux amours-là dans mes pattes », « J’aurais aimé être la maman d’une portée nombreuse », «Plus jamais des pattes sales ne me toucheront, plus jamais »… Dans « vie rêvée de femelles », « femelles » renvoie à l’animalité tandis que la notion de « vie rêvée » évoque un désir humain de liberté et de choix. Les expériences humaines et animales se répondent, reflétant entre autres l’intimité entre la narratrice et Séquoia. Les métaphores et les expressions imagées (« je prends du poil de la bête », « ces deux amours-là entre mes pattes ») donnent une dimension évocatrice tandis que le registre lyrique, ponctué de touche d’humour et de réalisme, rend l’expérience intime et émotionnellement palpable. La thématique de la maternité et de la perte renforce la tension entre désir, attachement et séparation, inscrivant la relation à l’animal dans un univers affectif.
Nature et poésie
Cette hybridation du langage révèle une écriture inventive et singulière, une démarche créatrice originale. L’expérience personnelle se fait matière poétique. L’écriture imagine des figures de style nouvelles et transforme le lien à la nature et à l’animal en véritable motif littéraire. Le mode narratif devient même parfois prose poétique incarnée dans des métaphores délicates et esthétiques où la nature se transforme en tableau : « Partout, les fleurs de givre miroitent la lumière saumonée des heures les plus froides de l’hiver ». Gabrielle Filteau-Chiba attentive aux moindres sensations et impressions invite les lecteurs à plonger au coeur de l’immensité canadienne, tissant ensemble réflexion et Beauté.
0 commentaires