Le Prince charmant.
L’homme qui ne voulait pas être roi
Isabelle Siac
Editions Reconnaissance (octobre 2025)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Une relecture du Prince Charmant
Isabelle Siac tisse subtilement la littérature et la psychologie dans son dernier ouvrage LE PRINCE CHARMANT. L’homme qui ne voulait pas être roi, proposant une réécriture ludique et incisive de PEAU D’ANE, BLANCHE-NEIGE, LA BELLE AU BOIS DORMANT et CENDRILLON. Le sous-titre annonce d’emblée une lecture métaphorique : il ne renvoie pas tant à un refus de pouvoir qu’à un rejet des schémas de domination hérités du mythe, qui assignent au Prince une position de toute-puissance masculine. Dans cet ouvrage, l’autrice articule récits et analyses : loin de rédiger un essai théorique sur le mythe du Prince Charmant, elle en revisite l’histoire de l’intérieur, déplaçant le regard.
Du héros à l’anti-héros
Isabelle Siac laisse la parole au bel héros des récits d’enfance, incarnation d’un idéal amoureux (« Je suis l’incontournable des grands romans d’amour »), qui devient ici un anti-héros. A la première personne du singulier, il évoque les femmes rencontrées et il parle de lui. La parole permet un retour au passé, révélant l’usure d’un rôle trop longtemps endossé. Il erre désormais lucide et désabusé, « prince désoeuvré qui traîne son ennui », prisonnier d’une légende qui le précède et l’empêche d’exister. En donnant voix à cette figure saturée de désirs projetés par autrui, Isabelle Siac révèle la mélancolie de l’imaginaire amoureux d’un être dont l’obsession névrotique est de sauver toutes les « jeunes filles en détresse » rencontrées.
Une figure hors-temps
Ce prince charmant dépourvu de nom, désigné par sa seule fonction et son seul titre, parle de la famille humaine et de ses attentes, des rêves féminins qui se heurtent, très vite, à la réalité (« Je compris enfin que je la torturais en la voyant, blanche comme neige, s’agenouiller devant moi, détacher ma braguette avec une répulsion que je ne pouvais ignorer malgré ses efforts, et ouvrir ses jolies lèvres rouges pour m’y recevoir ») et de son trouble face à la féminité difficile à saisir. Il dit sa déception qui ne relève pas de simples échecs sentimentaux, mais d’un effondrement plus profond : celui d’un monde où l’amour ne le confirme plus dans son identité, mais le renvoie à une image dégradée de lui-même : « Le retour à la réalité m’arracha un cri : je ne voulais pas d’un monde où la femme de ma vie me faisait sentir à la fois minable et monstrueux ». Figure hors-temps, éternelle par la légende – « (…) Perrault m’avait rendu plus immortel que la plus grande des victoires militaires » –, épuisée par la répétition d’un même schéma (« On tombe toujours sur la même fille tant qu’on reste le même »), ce Prince raconte son existence et ses expériences avec désenchantement et humour (« de nombreuses postulantes me furent présentées dans une salle du château, alignées les unes à côté des autres comme à la foire aux bestiaux ou comme des légumes sur l’étal du marché »), oscillant entre l’arrogance héritée de son rang et le découragement nourri par l’absurdité même de sa fonction et l’inanité de sa mission. A travers la répétition des schémas amoureux hérités des contes de fées, l’ouvrage interroge la place incertaine de l’homme dans l’imaginaire et les relations actuelles, encore traversées par une construction littéraire ancienne, désormais inapte à embrasser la complexité du désir féminin contemporain et la désormais fragilité masculine plus ou moins bien assumée.
Fissurer le mythe du Prince Charmant en mêlant psychologie et littérature
Cette interrogation ne se déploie pas seulement dans ce qui est raconté, mais aussi dans la manière dont le récit s’organise. Le roman, qui mêle merveilleux et réalisme, s’ouvre sans véritable exposition, comme saisi en plein mouvement : « …/…et qui m’a comblé ». Isabelle Siac choisit une entrée in medias res, plongeant le lecteur dans une parole déjà éprouvée, déjà lasse. Cette absence de commencement renforce l’idée d’un destin circulaire : le Prince n’entre pas dans l’histoire, il y est enfermé, condamné à répéter les mêmes gestes, les mêmes rencontres, les mêmes désillusions. Commençant son récit au présent de narration, il raconte ensuite ses expériences au passé, avant de revenir au présent en interpellant le lecteur : « L’un-e de vous peut-il m’aider ? ».
Isabelle Siac joue avec les mots, renouvelle les clichés :« Je n’en croyais pas mon rêve ». Elle tisse habilement les niveaux de langue, exploitant leurs contrastes. Le Prince s’exprime dans une langue d’une aisance et d’une élégance toute classiques, révélatrices de son statut social. Mais des expressions familières (« les frères Grimm fichent tout par terre », « je rentrai dare-dare », « rigoler », « Je suis vraiment trop con », « elle tomba raide dingue de moi »…) ou issues du lexique des XX et XXIe siècles (« Je ne pouvais pas me dédire en l’excluant du casting », « »mes pulsions libidinales », « fantasme », «J’ai écumé les psys », « néo-féminisme », « en arrêt sur image »…) viennent écailler le vernis du conte et faire dérailler la poésie qui sertit le récit, comme en l’occurrence dans la phrase, « ma mémoire se chargea d’ensevelir en même temps bonheur intense et malheur immense » où l’effet d’une antithèse est renforcé par une rime interne, accentuant la tension émotionnelle. Ce choc des registres produit un double mouvement : il amuse par la juxtaposition des tonalités et critique, en creux, la rigidité des modèles amoureux et sociaux hérités des récits traditionnels.
Isabelle Siac ne se contente pas de revisiter les contes, elle donne au Prince Charmant une épaisseur humaine et en fissure le mythe. Cette relecture du mythe s’appuie sur un regard d’une grande acuité, – n’oublions pas qu’Isabelle Siac est psychologue – , nourri par une connaissance fine des mécanismes affectifs des mères possessives et culpabilisatrices (« J’étais pris dans ses griffes. Si j’essayais de me rebeller, son regard douloureux trouvait le moyen de me rendre coupable. Et si je m’opposais plus frontalement, son sourire soudain tordu de rage m’effrayait à fuir »), des relations fusionnelles pathologiques mère/fils ou père/fille ainsi que des répétitions relationnelles, qui donnent au récit une profondeur singulière.
La parole confiée au Prince se déploie avec une précision quasi clinique, attentive aux failles, aux contradictions, sans jamais sacrifier la dimension littéraire du texte. Derrière le mythe qui fait encore rêver les « fleurs bleues », apparaît l’homme réel, époux et amant, compagnon et alter égo, progressivement dégagé de l’idéal qui l’enfermait.
Mais un constat s’impose : si être une femme dans la société actuelle demeure difficile, être homme l’est désormais tout autant.
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