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Le cousin

10/02/2024 | Livres | 1 commentaire

Le cousin
Michèle Aubrière
Editions des femmes Antoinette Fouque (2024)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Le Cousin (Michèle Aubrière) Un titre laconique pour une vie bouleversée

Le cousin, titre laconique, concrétion essentielle du récit de Michèle Aubrière, désigne un homme, – dont le prénom ne sera jamais donné -, par son seul lien de parenté, précédé du déterminant défini «le», le présentant d’emblée comme unique, connu avec précision, reconnu et reconnaissable. Un homme appartenant à la famille. Le cousin de vingt-trois ans, qui par ses actes pédophiles innommables, bouleversera la vie de Camille, une naïve fillette des années cinquante, période où «la sexualité est un sujet tabou».

L’impossible oubli

Le cousin, roman teinté d’autobiographie, raconte une enfance brisée, souillée, violée. Alors qu’elle a trois ans et demi, Henri, son frère aîné tant aimé, meurt. Comme Camille est très jeune, ses parents taisent la vérité : «Pour expliquer l’absence de son frère, ils ont inventé une histoire de voyage». Un non-dit perturbant : «Ce mensonge de voyage l’a coupée en deux». Puis, quand elle a onze ans, la joie de l’arrivée du cousin, substitut rêvé du frère, mais bien vite, les agressions sexuelles, le viol dont le lexique dit toute la violence : «le corps transpercé», l’enfant «trouée jusqu’à l’âme». Après viennent la honte, le mutisme, l’impossibilité de dire, la peur de ne pas être crue. Et l’esprit toujours hanté par l’indicible, la remontée constante d’images, de gestes répugnants, épouvantables, bégaiement tragique des actes incestueux, le «sommeil fracturé de cauchemars», la scolarité perturbée… La vie entière conditionnée par ce passé dévastateur. La vie bouleversée par l’inacceptable dont la petite fille de onze ans n’est pas encore consciente : «Elle ne sait pas encore que sa vie vient de basculer». L’impossible oubli, la peur toujours présente même chez la sexagénaire qui raconte et grave désormais dans un roman l’indicible : le vécu de la fillette qu’elle fut vivant toujours au fond d’elle («La petite fille, mon «elle», était toujours là, tapie à l’intérieur de moi»), les actes qui ont secoué sa vie entière révélés crûment, avec précision, justesse.

L’écriture du corps

L’ouvrage s’ouvre, en trois courts paragraphes, sur l’explication de ce travail de remémoration puis sur la description de la photographie de la couverture du roman témoignant de la tendre juvénilité de la fillette au visage à « la rondeur enfantine » et de la présence du cousin. Dans ce roman, plusieurs voix se font entendre, essentiellement celle de la fillette perçue par le regard de l’adulte, (deux Moi se croisant, se superposant : celui de la femme et celui de la petite fille, de ses ressentis, de sa vision), celle de Julien, un ami de la famille, celle du cousin. La première personne, le «je» de la narratrice à la fois le même et un autre, alterne avec la troisième dans une espèce de distance de l’enfant à l’adulte. Les focalisations interne et omnisciente se tissent. La narratrice raconte simplement, sans pathos, souvent avec une emphase métaphorique et antithétique («Un regard de glace et de feu. Entre ses dents serrées, elle souffle : appel d’air sur les braises de sa colère. De petites flammèches brûlantes dansent, s’élancent»), avec rage et colère, l’inceste subi pendant trois années, interpellant violemment le pervers, réussissant progressivement à sortir de sa torpeur et à le menacer : «Plus jamais ! Tu peux me supplier, espèce de nase. Baver, ramper, même lécher les pavés de la cour… Si tu t’approches de moi, je te plante, te perce le bide». Le vécu passé, les sensations olfactives, visuelles, tactiles se communiquent à l’écriture teintée de colère. Une vision réaliste et enfantine («Curieuse, elle considère l’objet. Ça ressemble un peu à de l’andouillette, pense-t-elle, celle que sa mère fait cuire sur le gril . Elle n’aime pas l’andouillette, c’est gras et ça ne sent pas bon. Plutôt entre la saucisse et l’andouillette, rectifie-t-elle») du corps du cousin s’impose. Et toujours en filigrane, celui de la petite fille. L’écriture du corps omniprésent : le corps qui se transforme, s’éveille, subit, résiste. L’ouvrage montre la complexité du vécu, l’ambivalence des sentiments et des ressentis. La petite fille ne veut pas peiner le cousin, le fâcher («Comment le lui dire sans le blesser, sans le fâcher ? Il pourrait ne plus l’aimer… l’idée de perdre son affection la chagrine : elle se sent écartelée») et en même temps, elle résiste. La narratrice dit la scission entre le corps physique dans sa dimension charnelle et la dimension psychique, affective,  («Entre son corps adolescent et sa tête, le décalage est énorme»), l’attraction et la répulsion, l’inacceptation de l’entendement et le plaisir ressenti.

Du particulier au général, du témoignage à l’Art

Le cousin, une autofiction, un récit non linéaire, saisit des moments de la vie de l’autrice. Mais l’écriture de soi va au-delà et s’élargit au général donnant à voir le vécu de milliers d’enfants violés, sacrifiés : «Pendant des siècles et des siècles, les pédophiles ont abusé et joui des enfants en presque totale impunité». Michèle Aubrière leur donne une voix. A leur vécu mutique s’oppose la logorrhée de l’adulte dont le regard se fait sociologique. La narratrice, non seulement dit l’indicible de façon réaliste, mais elle tente aussi de comprendre ce cousin méprisé, exploité par son oncle, son patron, le père de Camille, un homme honteux de ses origines, fier d’avoir réussi : «Oui, il avait honte du paysan qu’il avait été ! (…) Quitter son bled pourri pour venir vivre à Paris, c’était tout de même une sacrée promotion ! Il changeait de vie, il changeait de peau. L’habit fait le moine. La chemise blanche et le costard-cravate faisaient de lui un ‘patron’  ». Elle signale aussi que rarement l’inceste est puni : « Aux lecteurs déçus qui auraient préféré une fin vengeresse (arrestation, procès, prison), je ferai remarquer que la vie offre rarement de pareilles satisfactions». Le roman se tient au plus près de la réalité, de la vie, dans les faits, dans la langue utilisée au style direct et indirect libre. Mais parfois, l’autrice esthétise le réel dans des passages lyrico-poétiques. Du sordide naissent des éclairs de beauté. Le cousin n’est pas qu’un témoignage, c’est aussi une œuvre littéraire. L’Art étant une façon de lutter contre l’absurdité et la souffrance.

1 Commentaire

  1. Moïse

    Voilà un livre que je trouve à la fois très mystérieux et intéressant car dès les premières lignes, comme vous l’aviez bien énoncé on ne connaît pas le prénom de l’homme mentionné.

    Très intéressant et merci pour ce résumé complet et concis.

    Réponse

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