La Maison de l’inceste
Anaïs Nin
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Louis-Combet
des femmes Antoinette Fouque (2026)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Aux frontières du rêve et de la poésie
En 1936, AnaÏs Nin, franco-américaine, née d’une mère cubaine d’origine danoise et d’un père espagnol, publie La Maison de l’inceste où les frontières narratives se brouillent dans un récit onirique, à la croisée de la prose poétique et du poème en prose. Dans cette aventure de l’écriture, la réalité vole en éclat. L’imagination, le rêve, le flux de conscience, les forces de l’inconscient et la poésie, – souvent proche du surréalisme -, s’entrelacent en une fine dentelle où alternent la fluidité et la rupture, la douceur et la violence, le plaisir et la douleur.
Une poétique de la naissance et de la perte
Cette écriture introspective emprunte les chemins du détour, du symbole et de la métaphore, laissant affleurer les voix de l’inconscient, de la névrose et de la folie, tandis que le plaisir se métamorphose progressivement en douleur .
La narratrice se souvient « de (sa) prime naissance en l’intimité de l’eau« , univers rassurant, suspendu hors du temps, où tous les sens sont en éveil dans une perception absolue affranchie des limites imposées par la naissance et la condition humaine (« Je perçois des choses hors de portée du regard humain« ), où les sensations se déploient dans leur plénitude, avant que le monde ne se fragmente : « Née toute pleine du souvenir des cloches de l’Atlantide. A l’écoute des sons perdus, en quête des couleurs disparues (…) ». Monde intra-utérin, d’une indicible beauté : « Poissons de velours, d’organdi, poissons de taffetas pailleté, poissons de soie et de plume (…)« . Les poissons, transformés en objets d’art, deviennent des étoffes précieuses, luxueuses et vivantes. Par cette métamorphose poétique, Anaïs Nin fait du monde intra-utérin et du liquide amniotique un berceau de douceur, où tous les besoins sont satisfaits (« Je me souviens pas d’y avoir eu froid ni chaud (…) Je ne me souviens pas d’avoir eu faim« ), un écrin de sensualité, où fusionnent les perceptions, caractéristique de cet état originel. Mais la naissance brise ce paradis désormais perdu. Dès lors, l’existence bascule dans la douleur : « ce n’était plus du sang mais de l’acide qui courait en moi. Je me tordais de douleur au tréfonds de ma vie« . La métaphore de « l’acide » substitué au sang dit l’altération de l’être jusque dans son principe vital. L’hyperbole « je me tordais de douleur« , exprime une souffrance existentielle, enracinée au plus profond d’elle-même.
Le flux de l’écriture et les éclats du moi
La narratrice, ignorant qui elle est, comme le souligne le distique mis en exergue en italique au centre de la page, « Quelqu’un sait-il / qui je suis ?« , part en quête d’elle-même et, dans le même mouvement, d’une écriture novatrice et singulière.
Autour d’elle gravitent des personnages, des femmes essentiellement, – Jeanne, une danseuse, Sabina, la femme orientale devenant oeuvre d’art captée dans une sorte d’extra temporalité (« Elle, c’était une idole byzantine (…) et lorsque nous eûmes franchi d’autres siècles (…), – avec lesquelles la narratrice fusionne, s’y perdant et s’y retrouvant : »Je suis l’autre face de toi ». Elle est elle et l’Autre : « Ceci est le livre que tu composas / et tu es la femme /que je suis », dans une gémellité fantasmatique et onirique : « Je vois deux femmes en moi, bizarrement liées l’une à l’autre, comme des jumeaux de cirque ». Le sujet se diffracte alors en une pluralité de voix qui se répondent dans des confidences douloureuses, où s’avouent l’amour incestueux pour le frère (« Je suis amoureuse de mon frère ») et la peur de la folie (« La peur de la folie consumera les murs de notre secrète demeure« ).
Et tout se dit dans le flux et le reflux de l’écriture, comme « bercée par le rythme de l’eau« , dans une coulée d’images, parfois brisée par la violence sémantique et des répétitions : « Le collier d’acier sur sa gorge jeta comme un éclair d’été et le bruit du métal comme un cliquetis de sabres… Le pas d’acier… Acier du squelette de New York enfoui dans le granit, enfoui dressé. Le pas d’acier…« . Le rythme des phrases est fluide, puis il éclate soudain sous la force d’échos et de leur martèlement, comme une mélodie brusquement brisée. Le lecteur évolue dans un univers synesthésique, où s’entremêlent la vue, l’ouïe et l’odorat dans une vaporisation de parfums, de sons et de couleurs. L’écriture est tout à la fois beauté et douleur : « Tandis que je m’aventure au-dedans de mon livre, je me coupe à des éclats de verre, à des tessons de bouteilles où traînent encore des odeurs de sperme et de parfum ». L’acte créateur peut aussi se heurter à l’impuissance, comme semblent l’incarner les figures du Christ moderne et du paralytique, allégories de l’artiste empêché : « Il était installé devant un carnet de feuilles blanches et il disait : j’avale mes propres mots. Je mâche et remâche toute chose jusqu’à ce qu’elle ne vaille plus rien ». La rumination créatrice devient autodestruction. Pourtant de cette traversée douloureuse naît dans l’ouvrage poétique d’Anaïs Nin un regard capable de révéler l’invisible.
La narratrice dépasse les apparences et accède à l’essence des choses, accordant à chaque présence profondeur et mystère. La Maison de l’inceste est une exploration poétique de la vie intérieure – nous pourrions dire une autobiographie de l’intime -, où sous l’influence du surréalisme, Anaïs Nin donne forme à ses sensations, à ses rêves, à ses peurs, à ses désirs.
Chaque ligne de La Maison de l’inceste, permet au lecteur de s’abandonner au « plaisir du texte » grâce à une écriture novatrice, singulière, d’une rare beauté : une écriture qui ne livre jamais complètement son secret et invite sans cesse à la rêverie et à l’émotion.
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