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La Cloche de verre

8/09/2026 | Livres | 0 commentaires

La Cloche de verre
Anaïs Nin
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elisabeth Janvier
des femmes Antoinette Fouque (2026)

La Maison de l’inceste (Par Annie Forest-Abou Mansour)

Figures singulières d’une réalité rêvée

La Cloche de verre est un recueil de treize nouvelles d’Anaïs Nin, l’autrice à l’écriture novatrice, qui n’avait pas été perçue à sa juste valeur lorsqu’elle fut publiée aux Etats-unis au début du XXe siècle. Elle trouve aujourd’hui une nouvelle audience lui permettant d’être enfin connue et reconnue grâce aux rééditions des Editions des Femmes Antoinette Fouque.
La Cloche de verre est un titre poétique et ambivalent : alliance paradoxale du métal sonore qui se heurte à la fragile transparence. Le verre, frontière invisible et protectrice, seuil délicat d’un univers onirique et esthétique, où le réel vacille et se métamorphose. A l’image de ce titre, l’écriture d’Anaïs Nin brouille les frontières entre le réel et l’imaginaire pour se perdre dans les méandres du rêve, du désir et de l’inconscient.
Les récits sont souvent menés par des « je » anonymes, des femmes plus ou moins solitaires. Certaines se superposent subtilement à l’écrivaine, dans une écriture de soi détournée : « J’avais onze ans quand je m’aventurai dans le dédale de mon journal intime » (Le labyrinthe) , « En débarquant à Cadix, je vis les mêmes palmiers chétifs que j’avais soigneusement observés lorsque j’avais onze ans et que je m’embarquais pour l’Amérique » (Dans les rues de mon labyrinthe). D’autres récits à la troisième personne donnent à voir des femmes, – La Souris, Jeanne, Sarah, Hejda… -, et des hommes – Le Mohican, Antonin Artaud, le chiffonnier, Jean, Hans, Monar… -, figures souvent marginales, originales ou singulières, semblant d’une autre époque ou d’un lointain ailleurs venu d’une réalité rêvée.

Des récits ancrés dans le réel

Les récits s’ancrent au premier abord dans le réel, par des lieux précisément identifiés : – à Paris, New York, sur une péniche amarrée sur la Seine …-, et par des faits concrets** : la narratrice évoque notamment un avortement clandestin et ses tragiques conséquences, révélant le mépris des soignants pour les femmes de milieu populaire : « Le ‘grand blessé de guerre’ ne considérait pas la Souris comme un être humain. Tout en lui disait clairement : ‘Vous n’êtes qu’une domestique, une petite bonne et comme toutes celles de votre espèce, vous vous attirez des ennuis, et c’est bien de votre faute’ « .(La Souris) ». La violence exercée sur La Souris est ici déshumanisante, comme le suggère déjà le nom qui lui est donné : réduite à sa condition de domestique, la femme devient responsable de son propre malheur. La narratrice dénonce ainsi le refus des médecins de la soigner : « Il y avait de l’infection, et aucun médecin ne voulait se déplacer. Dès qu’on leur disait de quoi il s’agissait, ils refusaient de venir. Surtout pour une domestique ». Le jugement porté sur un avortement et le mépris de classe se conjuguent alors, condamnant la femme à la souffrance et à l’abandon. Cette violence faite au corps se retrouve dans le récit de l’accouchement où Anaïs Nin donne à éprouver la douleur dans une écriture charnelle et presque hallucinatoire : « Cette glace dans mes veines, ces os qui craquent, cet effort pour pousser dans le noir, avec ce mince rai de lumière dans les yeux comme le fil d’une lame, cette sensation de coupure dans ma chair, cette chair quelque part en moi, qui se déchire comme consumée par une flamme, ma chair, je ne sais où, qui se déchire et le sang gicle ». (Naissance). L’accumulation des sensations, la répétition du substantif « chair » et le champ lexical du déchirement font du corps une matière souffrante. La douleur physique devient ainsi une expérience sensorielle totale, que l’écriture restitue avec une puissance presque picturale. Les sons, Les odeurs, les sensations s’imposent comme les empreintes d’un réel vécu: « Les volets battaient docilement à chaque coup de vent et les lourdes perches qui maintenaient la péniche éloignée de la rive craquaient comme des os sous l’effort » (La péniche). Le réel est saisi dans sa matérialité sonore. La comparaison avec « les os » confère au paysage une étrange corporéité : le monde extérieur semble animé comme un corps fragile soumis à l’effort. Le réel passe par le corps et les sens, jusqu’à brouiller la frontière entre l’extérieur et l’intérieur.

Réalité et rêve entrelacés

Très vite tout est emporté dans l’imaginaire, le rêve, dans un hors-temps suspendu : « Les plafonds étaient comme poudrés de blanc, les tentures damassées étaient raides comme des corps embaumés. Les valets de chambre percevaient cette fragilité. On aurait dit qu’ils étaient invisibles, ils circulaient sans rien toucher. Les objets qu’ils portaient étaient toujours posés sur un plateau d’argent ; ils allaient et venaient avec des grâces de menuet qui n’avaient d’égal que la délicatesse des mains qui recevaient d’eux ces objets. Les boiseries, les soies, les peintures avaient l’aspect fragile des fleurs séchées. » (La cloche de verre). Le regard de la contemplation va au-delà de la perception. Une réalité purifiée de tout ce que cache la poussière de l’habitude est offerte, révélant ainsi les mystères enfouis dans les profondeurs du sensible, du rêve et de l’imaginaire. Le songe, les souvenirs, les fantasmes et la réalité s’entrelacent. Ce ne sont pas les faits, les actions qui importent, mais le ressenti, les émotions qui affleurent. L’intériorité des êtres, leur âme, leur coeur, leurs rêves sont donnés à voir et à éprouver : « Des fragments de mon rêve explosèrent tandis que je franchissais les écluses et retombèrent comme les éclats coupants d’une planète morte, sans transpercer ce silence d’ouate et de fourrure » (Le labyrinthe). Le rêve devient une façon de vivre plus intensément, comme le révèlent ces mots magnifiques : « n’oubliez pas que nous avons le rêve cette drogue qu’on accorde aux prisonniers de marque ». (Le visionnaire). Il s’impose aussi comme un moyen de supporter l’enfermement. La narratrice vit dans l’univers de la création, faisant de l’écriture une manière d’habiter le monde loin de toute forme de quotidien banal. Anaïs Nin retrouve cette même puissance d’arrachement au réel chez
le poète et dramaturge Antonin Artaud : « Nous étions tous les deux isolés dans la sphère de son rêve et sa vision délirante du théâtre m’avait subjuguée, envoûtée » (Je suis le plus malade des surréalistes). La jeune femme entre dans la sphère mentale d’Artaud, dans cet espace où le théâtre cesse d’être représentation pour devenir incantation envoûtante.

L’univers de la métamorphose

Le réel d’abord ancré dans des lieux et des faits se met alors en mouvement sous l’effet des sensations, du rêve et de l’imaginaire. Les nouvelles et leur écriture échappent au quotidien ordinaire pour entraîner le lecteur dans un univers où les émotions et les sens sont constamment sollicités. La vie onirique devient un perpétuel mouvement, où tout se transforme, se métamorphose et se dérobe. L’écriture dit et mime un flux et un reflux avec d’abondants verbes de mouvement : « entraîner », « emporter », « couler », « courir », « descendre » et des substantifs comme « vibrations » : « Le fleuve leur parlait à travers le bambou de leur canne, il leur communiquait ses vibrations », « miroitement » (« envahis par le miroitement de l’eau »). Le mouvement ne touche plus seulement les corps et les éléments. Il gagne la perception elle-même jusqu’à métamorphoser le réel. La réalité devient autre : « La bouche n’était plus une bouche mais l’ouverture d’une caverne où s’accomplissaient de grandioses sacrifices humains » (Je suis le plus malade des surréalistes). La métamorphose atteint l’identité elle-même dans un jeu de dédoublement : « Dans ce visage de pierre, je découvris le visage d’Artaud ». L’écriture frôle le fantastique.

Dans ses nouvelles, avec une prose à caractère poétique, traversée par le surréalisme, et des images insolites, Anaïs Nin retrouve et capte l’essence des choses, en donnant à voir une réalité intérieure, une réalité rêvée, plus vraie que celle du monde extérieur. Amoureuse de la vision que créent l’imagination et le rêve, elle révèle au lecteur une réalité autre, plus profonde et plus sensible.

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