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Inventions du souvenir

29/04/2021 | Livres | 0 commentaires

Inventions du souvenir
Silvina Ocampo
Traduit de l’espagnol par Anne Picard
des femmes-Antoinette Fouque (2021)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Inventions du souvenirLa reconstruction du souvenir

 

Les éditions des femmes-Antoinette Fouque, toujours au service des Belles Lettres, viennent de publier Inventions du souvenir de  Silvina Ocampo, (1903-1993), – une  talentueuse écrivaine de la littérature argentine couronnée de nombreux prix -, afin de la faire découvrir au lectorat francophone. Inventions du souvenir est une œuvre  étonnante et originale annoncée d’emblée par un titre paradoxal.  « Inventions », créations, introduction dans le récit, non pas de souvenirs, mais du souvenir, survivance du vécu, au caractère unique,  difficile à saisir,  reconstruit par la mémoire,  devenant œuvre d’art, objet esthétique sous la plume harmonieuse de Silvina Ocampo. Dire le souvenir, dire le réel, les donner dans toute leur singularité et dans toute leur sensualité.   Le réel et sa saveur inimitable, hors du commun,  sortant de l’ordinaire : « A quoi bon inventer ! / Plus étrange est ce qui est réel ».

 

Une autobiographie hors norme

 

Inventions du souvenir, un texte autobiographique hors norme, que la mise en page assimile à celle d’un poème et qui  rompt avec la définition  de Philippe Lejeune, le spécialiste de l’autobiographie (1).  En effet, les constants retours à la ligne, la présence de strophes  de longueurs variables donnent au récit l’apparence d’un poème en vers libres. Les souvenirs vont et viennent selon le bon vouloir de la mémoire, ne respectant pas la chronologie : « les souvenirs sont comme des cartes postales, / sans date, / que l’on change capricieusement de lieu ». Le « je »  très peu présent se tricote avec un  « elle » omniprésent,  la narratrice se distanciant de l’enfant qu’elle a été. Le « je » de l’adulte ne coïncidant plus avec le « moi » de la fillette. L’adulte intervient lorsqu’une nuance s’impose : « Mais, que dis-je, pas envers elle, / envers une partie d’elle »,  lorsque des doutes surgissent : « Je soupçonne que ces grand-tantes, / même si elles réclamaient ses visites, / ne l’aimaient pas beaucoup », « (Je ne sais si elles lui paraissaient grosses parce qu’elle était petite / Ou si elles l’étaient réellement ». Sinon elle se raconte à la troisième personne du singulier, donnant à voir l’enfant blottie en son sein de façon distanciée.

 

La transfiguration du réel

 

Elle observe et dit son ressenti, les interprétations de son vécu. Un vécu parfois métamorphosé par la sensibilité, l’imagination de la petite fille et la vision poétique de l’auteure : les lettres de l’alphabet se transforment en objets, en animaux,  en personnages qui leur ressemblent : « Elle savait écrire la lettre A majuscule parce qu’elle ressemblait à une cabane / le S parce qu’il ressemblait à un cygne, / le O parce qu’il ressemblait à un œuf, / le I parce qu’il ressemblait à un petit soldat ». Le médecin submergé par le rire se métamorphose  un ballon : « Le docteur Castro entra, rit, enfla à force de rire / jusqu’à ressembler à un ballon, (…) ». Sous l’emprise des affres d’une crise d’appendicite,  l’enfant voit  des personnages de contes de fées s’inviter dans sa chambre :« et Crasse-Tignasse et Golliwogg entourèrent son lit ». Extrêmement sensible, elle entre en osmose avec le monde environnant : « Il me faut mentionner ici un trait de son caractère, / ou plutôt de sa sensibilité : / selon elle, d’une certaine façon, le monde extérieur participait / des événement de sa vie ; / par exemple, / si elle souffrait, un meuble se cassait, / une vitre se brisait ; / si elle était contente / le son d’un grelot se faisait entendre dans la rue / ou bien le soleil brillait de façon plus ardente./ ». Les lieux, les objets réfléchissent ses sentiments, son ressenti. Ils communiquent avec la fillette très réceptive : « quand elle sortit de l’église, elle aperçut tout en haut, / près du clocher, / la statue d’une sainte qui la saluait. / comme elle n’arrivait pas à y croire elle regarda à nouveau. / Cette sainte, qui semblait habituellement si sérieuse / avec sa main raide posée sur le coeur , / la saluait tendrement ».  La statue, captation du mouvement figé, immobilisé,  s’anime, dans une plongée dans l’onirisme et l’insolite.  La fillette « se fait voyant(e) » (2), elle renouvelle la perception des choses : « Et la maîtresse de ballet qui sentait le talc à la violette imprégné de sueur ; / et le confesseur qui sentait la brosse humide / dans les ténèbres du confessionnal ; / (…) et la maîtresse de piano naine qui sentait la touche en ivoire/ (…) et la manucure hypocrite qui lui offrait des limes en carton, qui sentait les ciseaux / et le jardinier si paisible qui lui offrait des glands / qui sentait les feuilles sèches et le feu de bois »Elle perçoit au-delà du visible. Des créations  magiques, évanescentes, fugitives,  font irruption dans son quotidien comme la robe en soie violette, mystérieuse,  merveilleuse, personnifiée : « C’était une robe pour aller au théâtre, / une robe à essayer les jours de pluie. / Quand on la sortait de l’armoire et qu’on la retirait du cintre / la robe restait assise sur une chaise ou se tenait droite / contre l’armoire / comme une personne. / Son parfum enivrait ». Le fantastique, délicate et vaporeuse dentelle odorante chez Silvina Ocampo,  se tisse  avec légèreté au réel, poésie pénétrant l’essence des objets.

 

La démultiplication des genres

 

Tout comme la narratrice est et n’est plus l’enfant évoquée, tout comme elle est la même et une autre, Inventions du souvenir, écrits fragmentés, en développements strophiques, forme brisée donnant cependant naissance à une œuvre souple et fluide, est la démultiplication des genres : autobiographie,  confidences, poésie,  dialogues, prières en italiques ((« Ne m’abandonne pas, / mon ange gardien, / préserve-moi du mal que je ne veux pas et que je fais »), récits devenant des espèces de contes,  « roman » de formation, réflexion sociologique.

 L’ouvrage de Silvina Ocampo échappe à la classification traditionnelle des genres. L’écrivaine fait éclater les normes  et les conventions littéraires.  L’originalité l’emporte !

Le vécu passé donne à voir la fillette et sa famille, les lieux habités et traversés. L’enfant attentive, observatrice,  détaille minutieusement tout ce qui l’entoure. De cet intérêt pour son environnement naissent des descriptions précises imagées, esthétiques, poétiques et parfois même  quasiment sociologiques, révélant  différentes classes sociales : le milieu familial favorisé, les domestiques,  ses enseignantes, les mendiants à qui elle donne  généreusement l’aumône : « Sous un soleil éclatant, à l’heure de la sieste, / arrivaient de nouveau les mendiants  / (…) Elle courait les saluer et leur portait, / Quand c’était  possible, la nourriture qu’on leur réservait et, / enveloppées dans du papier, quelques grosses pièces  (…)». Derrière la vision enfantine se dessine parfois  la perversité  avec, en l’occurrence,  Chango, un des domestiques  aux tendances pédophiles : « Elle ne vit rien au début, / puis elle vit quelque chose qu’elle voudrait ne pas avoir vu. / Entre les plis blancs d’une chemise peut-être, / un chiot venant de naître, peut-être ».  Avec une écriture indirecte, la narratrice dit  l’exhibitionnisme. L’adolescente  découvre la sexualité, le plaisir solitaire.  Mais imbibée de mysticisme (« Elle ne sut pas comment se produisit le miracle, / mais elle sentit qu’elle était entrée en relation avec Dieu ») et de religion,  ancrée dans l’idée du péché, le plaisir est pour elle le mal,  (« elle éprouvait alors de nouveau, / l’âme transie de douleur, / le plaisir de l’orgasme »), qu’il faut expier. Du récit poétique, nourri du vécu,  s’échappe en filigrane un « roman » de formation, la découverte de la vie sous toutes ses facettes.

 

Un ouvrage poétique

 

Mais avant tout,  Inventions du souvenir est un ouvrage poétique  dont la traductrice Anne Picard restitue avec virtuosité les  effets avec des figures de style, des images, des cadences et tout un rythme ondulatoire et mélodieux, grâce à l’alternance de vers longs et de vers courts,  à des anaphores (« « la neige des lis, / la neige de Paris, / la neige des portraits »),  transfigurant le réel : « Ces mendiants étaient de la couleur des feuilles mortes », les mendiants végétalisés, êtres éphémères, de passage dans la vie de la fillette, deviennent les personnages d’un tableau automnal. Elle décline  la beauté  et les vibrations du moindre détail du réel,  les mouvements légers et flottants, « et les flammes des chandelles, telles des fleurs, / s’agitaient dans la pénombre des chambres »,  les sons, les couleurs, les parfums, l’ombre et la lumière,  pénétrant l’intimité de la fillette.

 

Inventions du souvenir, loin des autobiographies canoniques, est une œuvre originale, novatrice, enchanteresse. Avec virtuosité, Silvina Ocampo renouvelle le genre autobiographique, redonnant poétiquement vie aux sensations,  aux émotions  et aux souvenirs passés.

 

 

(1) récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence »

(2) Rimbaud

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