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Des racines dans la cendre

14/06/2026 | Théâtre | 2 commentaires

Des racines dans la cendre
Kamil Vicente
Les 3 colonnes (novembre 2025)

Par Annie Forest-Abou Mansour

Des racines dans la cendre Un titre polysémique pour une pièce de théâtre hybride et plurielle

Des racines dans la cendre : un titre polysémique riche en résonances symboliques où les contraires s’affrontent, ouvrant sur de multiples interprétations et interpellant le lecteur. Les racines de l’arbre, mais aussi les origines, l’appartenance à une contrée et à une histoire. Les racines, enfouies au plus profond de la terre, nourrissant et reliant les générations entre elles. La cendre, au contraire, matérialisant la destruction, l’anéantissement, la tristesse. Toutefois, la vie, la filiation, la mémoire persistent au coeur de la désolation. Les différentes résonances de ce titre esthétique irriguent toute la pièce de théâtre hybride et plurielle de Kamil Vicente, un prénom et un nom pour deux écrivains. Un ouvrage écrit à quatre mains par Camille Fougereau, une artiste, cuisinière, danseuse, comédienne et Vincent Mangado, un comédien et un scénariste.

Une fresque historique et familiale à la structure dramatique originale

Des racines dans la cendre est un ouvrage à la structure dramatique originale qui se déploie sur deux siècles d’Histoire et d’histoire familiale entre l’Alsace et la Kabylie, de 1860 à nos jours. C’est l’époque où Charles X, ayant pris le prétexte d’une insulte du Dey Hussein au consul de France à Alger, engagea une expédition militaire en Algérie. Poussés par la misère, de nombreux Alsaciens émigrèrent alors dans ce « pays de cocagne« , comme le qualifiaient les dirigeants français. Ainsi commença la colonisation, accompagnée de ses préjugés donnés à voir dans l’ouvrage : des préjugés ancrés dans la mentalité des nouveaux arrivants, convaincus d’être dans leur bon droit et investis d’une prétendue mission civilisatrice : « Si je suis venue ici, c’est pour les instruire selon les moeurs chrétiennes, pas musulmanes », « pour un couple instruit et civilisateur comme le vôtre ».

La pièce de théâtre se tisse à des faits fondés sur le réel, à des archives authentiques et inventées, à des échanges épistolaires, à des aquarelles, des affiches, des cartes, des poèmes, un scénario de film, des échanges de SMS, des extraits de discours d’hommes politiques et d’hommes de Lettres… Le texte devient alors pluriel, mêlant les genres, les formes d’expression et les supports, ce qui contribue à sa singularité. Tous ces apports, qu’il s’agisse d’archives reconstituées ou de faits empruntés au réel, témoignent de la qualité d’une écriture inventive et maîtrisée et de la minutie et du sérieux du travail de recherche des dramaturges.

Une scénographie entre réalisme et poésie

Les époques se succèdent : l’arrivée des colons, la guerre de 14-18, la guerre d’indépendance algérienne, la montée de l’islamisme. Bien que l’action se passe en plusieurs lieux, la pièce les rassemble en un espace scénique unique : d’abord, dans l’oliveraie d’un petit village kabyle, un « gourbi« , reproduit ensuite à l’Exposition coloniale de Strasbourg, puis sa photographie exposée dans un vignoble alsacien. Enfin, pendant un certain temps, la vieille maison se transforme en gare. Ainsi le texte théâtral abolit les frontières géographiques et temporelles. Le décor évoque l’atmosphère d’un Ailleurs éloigné de la France, toile de fond brossée à traits précis, comme les personnages, dans des didascalies réalistes (« Entre une vieille femme de soixante-dix ans environ, un paquet sous le bras, rabougrie sur une canne que l’on reconnaît être celle d’Idir au Tableau III e. Elle a les yeux noircis de khôle, un regard perçant et le nez saillant dans l’ombre de son fichu trop avancé sur le front« ) parfois teintées de poésie : « Brouillard, aube blême. Le nuage s’estompe et laisse deviner le gourbi ». Des voix multiples, – kabyles, alsaciennes, musulmanes, juives, protestantes – se font entendre. Et au coeur de cette pluralité de lieux, d’époques et de voix se dessine un fil conducteur.

Le destin croisé de Joséphine et de l’olivier

Le fil directeur de cette fiction est une jeune institutrice alsacienne, Joséphine Schwartz, dont le destin s’entrelace à celui d’un olivier, personnage à part entière – avec lequel dialogue Zohra : « Elle cueille une branche à l’olivier et lui parle » – décliné en une anaïa, « un sautoir de perles de bois », un talisman protecteur. Deux cultures et deux univers différents se rencontrent : celui de Joséphine, jeune femme méprisante au début de la pièce, – qui vieillit et évolue au fil des scènes -, et celui d’Areski, son assistant, un poète cultivé. Lors de leur première rencontre, à la suite d’un quiproquo, Areski Matoub dissipe avec élégance, finesse et délicatesse, (« Areski s’accroupit, choisit un caillou au sol et inscrit le nom de la fable « Le Lion et le Rat » sur l’ardoise en lettres anglaises« ) les préjugés de la jeune femme qui s’était fiée aux apparences. Un homme vêtu d’un burnou ne pouvait être ni son égal ni un homme instruit ! Puis elle apprend à le connaître et à l’apprécier. De l’union de ces deux enseignants naîtront des générations d’origines diverses. A travers cette histoire de filiation, de transmission et de métissage, le texte interroge la mémoire, l’identité, la culture, la colonisation (« Ma soeur et son mari ont été expropriés il y a deux jours… Ils ont tout pris, les terres, les vivres, le blé, les animaux… La mosquée a été incendiée, les oliviers brûles, les jarres d’huile renversées« ), la guerre, tout en plaçant la nature et l’écologie, matérialisés par l’olivier, au coeur de sa réflexion.

Une dramaturgie vivante et nuancée

Les nombreuses actions et péripéties, le rythme des dialogues souvent donné par des stichomythies et le défilé des nombreux personnages, tissent une intrigue théâtrale complexe et vivante où les registres se croisent mêlant le comique de mots et de répétition – à travers la déformation, par exemple, du nom Schwartz en Schartz – au tragique (« Un poste à transistors rapporte le massacre des manifestants algériens dans les rue de Paris le 17 octobre 1961″). Les dramaturges donnent à voir à traits légers, sans s’appesantir et loin de tout manichéisme, une réalité historique encore peu connue des lecteurs du XXIe siècle.

La promesse d’un spectacle total

Camille Fougereau et Vincent Mangado s’attachent à une sorte de théâtralité absolue, non à un simple théâtre-texte, que le jeu dramatique fera ressortir. Une mise en scène novatrice mettra en valeur cette pièce où le dialogue n’est pas seulement entre les personnages mais entre tous les éléments du spectacle : costumes de l’Alsacienne, du Kabyle, des trois randonneurs « très bien équipés », sons, documents iconographiques projetés sur des écrans… Le passage de la textualité à la théâtralité en fera un spectacle total.

Des racines dans la cendre : une pièce de théâtre à lire et espérons-le, à voir, très bientôt. Nous en attendons avec impatience la représentation.

2 Commentaires

  1. Vincent Mangado

    Merci pour cette belle chronique. Vous avez su saisir l’essence de notre travail, et mettre des mots sur l’œuvre mieux que nous ne l’aurions fait.
    Gageons que le livre saura trouver ses lecteurs, prêts à embarquer dans ces histoire au cœur de l’Histoire.

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  2. Annie FOREST

    Merci pour ce sympathique commentaire.
    Un livre qui plaira et un futur spectacle théâtral qui aura du succès, j’en suis certaine.

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