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Dans le creux du temps

21/06/2024 | Livres | 0 commentaires

Dans le creux du temps
Jean-Michel Béquié
Edition La déviation (1/12/2023)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Dans le creux du temps (Jean-Michel Béquié) Dans l’intimité d’une famille

Après Charles (1) et Trous de mémoire (2), Jean-Michel Béquié plonge à nouveau le lecteur, avec Dans le creux du temps, dans des vies disparues. Hanté par des thèmes récurrents,- la mort, la fuite du temps, la filiation, la mémoire -, il explore une fois encore l’univers intime d’une famille alternant la première et la troisième personne du singulier dans des monologues intérieurs au présent, des dialogues au style direct, des récits au passé appréhendé dans le creux du temps.

Un travail de reconstitution

Dans cet émouvant ouvrage qui fait parfois appel à la poésie (« Des gouttes d’eau étincelaient à la pointe des branches, sur le velours poisseux des feuilles ; une haute toile d’araignée ruisselante de rosée, comme irisée de diamants, semblait un bijou égaré dans la forêt ») et même à l’humour (« on laisse pleurer le bébé (sans lui donner de whisky) », « un Hannibal de Carthage devenu Amiral du Carnage ») pour atteindre le vrai de la Vie, le lecteur suit les pensées d’un narrateur à qui le cancérologue vient d’apprendre sa fin prochaine. Un flux de conscience remonte le cours de l’existence du personnage puis donne à voir ses ascendants dans des chapitres où se tricotent de façon réaliste son vécu et le leur :  des fragments de leur destinée dont il n’a pas toujours été le témoin. Il reconstruit leurs vies, narrant leur quotidien, leurs « lots de bonheurs simples », leurs pensées, leurs réflexions, leurs émotions, leurs sentiments, leurs rêves. Allant au-delà de ses souvenirs et des photographies examinées avec nostalgie, son imagination, ses rêves (« Je veux me laisser traverser par leur souvenir, mon rêve d’eux (…) »), son amour, sa profonde empathie les recréent comblant les lacunes.

Aller au-delà de la mémoire

Le narrateur tricote le réel et l’imaginaire, se figurant souvent ce qui fut, compensant le manque d’informations (« Toussaint, Lucienne, vous m’avez peu parlé de l’Algérie, de Bône (…) ») par l’imagination, l’invention : « J’ai inventé la façon dont il l’est devenu en Algérie, mais sur le modèle de ce que je l’ai vu faire trente ans plus tard à Cavaillon », respectant les vérités psychologiques pour ne pas trahir les personnages, se taisant parfois par pudeur : « Comment ils se rencontrent, je peux l’imaginer, l’inventer, comme le reste. Je ne le fais pas, je leur laisse leur pudeur leur intimité », composant l’image kaléidoscopique de chacun saisi par différents points de vue afin d’approcher au plus près la vérité.  Toutefois, ces portraits parcellaires permettent avant tout d’accéder à l’essence des êtres, à l’Humain : « Est-ce qu’une vie ne contient pas toutes les vies, si l’on s’y penche d’assez près, si dans la connaissance, le rêve, on parvient fugacement, à entrevoir l’unique et l’universel comme deux supports superposés qui parfois dessinent un même contour ? ». En effet, tout en dévoilant des individus uniques, Jean-Michel Béquié présente l’humaine condition.

De l’intériorité à l’antériorité

 Quittant l’hôpital, escorté par l’idée de la mort (« connaître la date de sa mort, même avec une relative imprécision, est tout autre chose, c’est comme si la mort était là, à côté de vous et ne vous lâchait plus la main »), sa compagne depuis l’enfance, le narrateur retourne sur les lieux de son passé, se rendant d’abord sur les tombes familiales où défilent les noms, les dates de « ces disparus, ces femmes et hommes qui furent jeunes un jour, sentaient sur leur front la douceur du soleil, souriant sur les photos en tenant dans leurs bras leurs enfants, ou petits-enfants (…) ». Les souvenirs se mettent alors en mouvement. Puis après une seconde visite désespérante chez le cancérologue, il embarque pour la Corse où le temps sera momentanément suspendu, le tragique de la vie momentanément oublié.

Ses ascendants revivent dans ses souvenirs, s’imposant à lui, êtres aimés toujours tellement vivants dans son coeur. Leur physique, leur personnalité, « Isidore avait belle allure, belle moustache, belle humeur », leur parfum, « les bonnes joues rasées de près et parfumées de mon grand-père », tellement présents. Ces êtres à jamais disparus le constituent. Ils l’habitent, sont en lui, dans sa mémoire, dans son ADN, le faisant passer de l’intériorité à l’antériorité.

 Roman polyphonique introspectif

Tout en étant une ode à une pluralité de vies minuscules (3), («Rien de remarquable, pas de destin exceptionnel ou grandiose, mais des vies uniques, comme toutes les existences »), cette autofiction ayant pour arrière-fond la Méditerranée si belle, si lumineuse en été, si sombre l’automne (« La mer, l’automne, est différente, épaisse, compacte, c’est la mer des traversées difficiles et des colères des bateaux chavirés d’Ulysse aux embarcations de migrants aujourd’hui, mer froide, sans pitié, dont les marins perdus, les espérances déçues encombrent les fonds ») dit la tragédie de toute existence interrompue, brisée inéluctablement par la mort. Beaucoup d’histoires s’entremêlent à travers la conscience du narrateur qui tend au lecteur le miroir de la vie d’une famille et de ses amis aux portraits brossés avec précision. Dans ce roman polyphonique introspectif, plusieurs voix, plusieurs points de vue (« Rose voyait encore le paquebot sur lequel seule pour la première fois de sa vie, elle avait embarqué », « Lucienne n’éprouva jamais une quelconque nostalgie de son enfance »…), plusieurs histoires s’entrecroisent, se recoupent, se confirment à l’intérieur d’un narrateur central servant de point focal, redonnant vie à des êtres disparus :  Jean-Baptiste, Toussaint, Lucienne, Colette,  Alfred, Ida, Janine, Marcel Bernard, Ferdinand Marec, Pauline Verlaine, les Paroni… L’écrivain distribue ses personnages dans un récit à la structure non linéaire très travaillée. Les chapitres s’articulent suivant toute une logique fluide et subtile. Des noms amenant d’autres noms, « Pauline Ansell » amenant « Eliane Ansell » dans une coïncidence patronymique, des phrases, « une page se tourne » appelant la partie suivante « une page est tournée », des portraits catalyseurs d’actions, des événements à l’aspect pluridimensionnel rebondissant d’une fin de chapitre au début du suivant. Après avoir évoqué Toussaint et terminé le chapitre sur son mariage  : « Toussaint et Lucienne se fréquentèrent quelques mois, se fiancèrent puis se marièrent, ainsi qu’il était alors de coutume de procéder », le narrateur présente dans le chapitre suivant la famille de cette dernière, puis la jeune fille elle-même, les ancrant avec précision et détails dans le temps et l’espace. Ces transitions sont des ponts permettant la traversée naturelle d’une histoire à l’autre suivant le cheminement des souvenirs éclatés et hétéroclites du narrateur et matérialisant la richesse plurielle des vies. Les chapitres se lient entre eux tandis que les « creux du temps » distendent la trame narrative tissant analepse et prolepse : « On verra plus tard quelles en furent les conséquences », « comme nous verrons »…

Une autofiction

 Parfois, l’auteur intervient dans le flux de conscience du narrateur, « En 1950 Janine passe le  bac (et le réussit, tiens !) », glisse son nom dans la narration, se mettant de la sorte en scène dans le récit lorsqu’il se présente à Eliane Ansell. Narrateur et auteur s’imbriquent. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est imaginaire ? Peu importe, seules les vies restituées comptent. La jaquette du livre, quant-à elle, donne à voir une photographie des grands-parents de l’auteur, jaunie, placée sous le signe du temps ravageur, mise en abyme dans le récit : « J’ai dans mon salon, (…) une photo de Lucienne et Toussaint  (…). Ils sont sur un rocher près du rivage, je ne sais si c’est à Bône ou à Cargèse, le ciel et la mer se distinguent à peine l’un de l’autre si ce n’est par une nuance de gris légèrement plus soutenu pour la mer. Ils sont très jeunes, (…) tout juste vingt ans. Le rocher est incliné, Toussaint est au sommet, Lucienne légèrement en contrebas, son genou à lui touche son épaule à elle, elle est plus brune que lui, sa main gauche repose sur son épaule dans un geste d’une parfaite tendresse. Ils regardent l’appareil (…) ». Un moment évanescent figé, immortalisé par l’image et les mots. Jean-Michel Béquié fait aussi référence à ses précédents ouvrages, « J’admire la force de vie, la détermination de Pauline, elle me rappelle Nathalie de Trous de mémoire, portée vers le futur auquel elle veut croire ».  Non seulement l’autofiction maintient le souvenir de ceux qui «  sont venus avant » comme le souligne la dédicace ouvrant le livre, mais elle immortalise aussi le propre passage sur terre de Jean-Michel Béquié, fil directeur de la trame narrative. Tous disparaîtront, comme nous disparaîtrons tous («Vous m’habitez, en quelque sorte vous serez avec moi lorsque l’on dispersera mes cendres à la pointe d’Omignu (…) dans ces cendres, cette poussière qui seront l’espace d’un instant en suspension résonneront une dernière fois les échos de vos voix, de vos rires, de vos pleurs, avant de définitivement être absorbés par les flots », mais resteront les photographies et les mots gravés dans le livre : les morts devenus verbe accédant à la pérennité de l’art.

(1) https://www.lecritoire-des-muses.fr/charles/
(2) https://www.lecritoire-des-muses.fr/trous-de-memoire/
(3) Expression prise à Pierre Michon

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