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Au-delà de nos larmes

28/12/2021 | Livres | 0 commentaires

Au-delà de nos larmes
Tatiana Mukanire Bandalire
des femmes-Antoine Fouque (2021)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Au-delà de nos larmesL’enfer congolais

Appelé auparavant le Zaïre, le Congo est « un territoire qui regroupe des centaines de tribus et de langues ». C’est aussi  un pays exploité, un pays martyr. Les puissances favorisées  s’arrachent ses richesses minières, coltan, cobalt, or, cuivre…,  extraites par des enfants au péril de leur vie pour un salaire plus que dérisoire. En 1996, une guerre éclate dans ce pays jusqu’alors paisible. Elle bouleverse complètement la vie des populations. C’est le « début de l’enfer » qui se prolonge encore aujourd’hui. Les gens fuient : « ils ont pris la route du désespoir, cette route sans sécurité,  où personne ne sait ce que sera la seconde d’après ». Ils meurent « par balle, de fatigue, de maladie ou de faim » sans être enterrés avec les honneurs qui leur sont dus, sans même un dernier adieu. Dans ce contexte, des violences terribles sont faites aux femmes. Elles sont violées, subissent des mutilations sexuelles. Le viol devient une « arme de guerre ».

 La lutte pour la dignité et la justice

 Au-delà des larmes, au-delà de la souffrance,  au-delà de la honte, il y a le courage, la révolte, la lutte pour la dignité et la justice. Tatiana Mukanire Bandalire, autrice et victime, dans un petit recueil intitulé Au-delà de nos larmes, cri de douleur insoutenable,  cependant plein de dignité, mêle sa voix à celles qui, comme elle,  ont été humiliées,  victimes de viols, de mutilations sexuelles : des toutes petites filles « âgées de quelques mois », des adolescentes, des femmes jeunes, moins jeunes, âgées, « belle(s) ou non, mineurs(s), majeure(s), intellectuelle(s), riche(s) ou pauvre(s) et « même certains hommes ». Une violence inimaginable  dont personne n’a parlé et ne parle. Avec courage, sans peur,  Tatiana Mukanire Bandalire se fait la porte-parole de toutes ces victimes : « J’ai été victime, j’ai été témoin, j’ai recueilli des témoignages. Je suis toutes ces femmes. Je peux parfois m’appeler Natacha, Sarah, Lucie ou avoir bien d’autres noms encore … ».  Elle  brise le silence dans des sociétés où la femme violée est très souvent rejetée : « Depuis longtemps, depuis toujours, peut-être, les viols ont été considérés comme un tabou dont il ne fallait jamais parler ». Elle brise le silence pour que l’on sache, pour que la justice se fasse et que ces femmes fracassées puissent se reconstruire,  « Ne pas briser son silence, c’est mourir au plus profond de soi », pour qu’elles osent aller se faire soigner au lieu de mourir lentement,  dans d’atroces souffrances,  « plus le temps passait, plus elle allait mal. Trois ans après, elle est tombée très malade, elle pissait du sang et du pus (…) Cinq ans après son viol, elle est morte »,  au lieu de sombrer dans la folie, dans un désespoir caché, dans la peur insidieuse nichée au fond d’elles : « elles revivent ces scènes chaque nuit dans leur sommeil. Elles sursautent sur leur lit, tremblent de peur et se réveillent trempées de sueur. Jamais elles ne retrouveront la paix car la douleur ne partira pas ». Le plus souvent, elles se taisent car elles ont honte, car leur mari, s’il savait, les chasserait : « son mari avait fini par l’apprendre et l’avait rejetée », leur communauté les mépriserait. C’est sur la victime que tombe l’opprobre !

Un vibrant témoignage

 Heureusement, quelques personnes  reconnues prennent la parole, témoignent et agissent :  un gynécologue, le docteur Denis Mukwege,  lauréat du prix Zakharov du Parlement européen en 2014, du prix Nobel de la Paix en 2018, qui a préfacé Au-delà de nos larmes, le recueil de Tatiana Mukanire Bandalire. Il  a crée un hôpital. Il  vient en aide, avec compétence et beaucoup de bienveillance,  à ces victimes de guerre, brisées dans leur corps et dans leur âme, souillées par le VIH, accablées par la survenue d’une grossesse. Tatiana Mukanire Bandalire, quant-à-elle, crie haut et fort  l’indicible souffrance de ces femmes violées, leur vie après,  avec des  séquelles physiques, psychologiques, élevant des enfants rejetés par leur communauté. Coordinatrice du Mouvement nationale des survivantes de violences sexuelles, elle milite en faveur de toutes ces victimes. Son ouvrage difficile à lire tant il dépeint de violences insoutenables est un vibrant et émouvant témoignage. Tatiana Mukanire Bandalire dévoile ce qui est tu,  dénonce pour qu’on sache, pour que des combats soient menés en justice et que les bourreaux soient reconnus comme tels.

 L’écriture du coeur

 Sans haine, sans emphase, sans esprit polémique, avec seulement beaucoup de lyrisme, elle instruit le lecteur, énonçant les faits avec précision et clarté. Le « je » transpersonnel de l’énonciation, renvoyant à elle et aux autres,  (« Je m’appelle Natacha (…) J viens d’emprunter ce nom à ma meilleure amie défunte ») s’unit à un « nous » solidaire dans la souffrance et l’émotion,  la troisième personne du singulier ou du pluriel, quant-à elles,  transmettent des témoignages précis, circonstanciés (« Gisèle et Sifa ont eu, toutes les deux, des enfants issus d’un viol »). Tatiana Mukanire Bandalire est la  voix des sans voix. Elle  écrit, au début de son ouvrage, avec une colère contenue et un langage maîtrisé,  une lettre à son bourreau  pour qu’il prenne conscience de l’abomination de ses actes. Elle lui explique sa souffrance, son humiliation identiques à celles de toutes les autres qui ont été violées, mutilées,  et elle clame que plus jamais elle n’aura peur de lui.  Il lui a « donné le courage de (le) combattre ». Elle  se dressera toujours contre lui « par tous les moyens légaux possibles » en belle personne, digne, loin de tout esprit  vindicatif, dans le respect d’elle-même et des autres quel qu’ils soient, ne s’abaissant pas au niveau de ce bourreau dépourvu de toute humanité, de tout sens moral, de toute empathie : « Je ne sais plus si tu peux t’appeler homme car pour moi tu n’as plus rien d’un  humain ». La narratrice ne recherche pas le pathétique, pourtant il fuse à chaque ligne derrière des accumulations d’adjectifs,  des gradations, « Je ne sais comment qualifier cette douleur insupportable, déchirante épouvantable, torturante et difficilement consolable que tu m’as fait subir », de nombreuses phrases interrogatives, questions à soi-même, au violeur, aux Etats,  des descriptions détaillées,  des constats tragiques  montrant des êtres innocents et fragiles meurtris, assassinés,  « Cette femme ne sait pas encore qu’une balle a déjà percuté la tête de son bébé. Il a cessé de pleurer non pas parce qu’il est paralysé par la peur, ou qu’il est courageux, mais parce qu’il est déjà mort », impuissants  devant une espèce de fatalité monstrueuse. Ses mots simples permettent de reconstruire son vécu et celui des autres survivantes pour donner à voir, à ressentir.  Pour  témoigner.

 Le silence est complicité

 Nous ne devons pas, en effet,  ignorer ce qui s’est passé et ce qui continue à se  passer au Congo où  l’inadmissible, l’intolérable se perpétue en toute impunité : les femmes sont violées, la population est tuée afin qu’on lui « arrache  tous (les) minerais, qui ne lui servent pratiquement à rien. Ces minerais (….) arrachés pour être traités à des milliers de kilomètres  lui reviennent dans de nombreux appareils et, ce qui est le plus frappant, dans des balles qui vont finir par la tuer. Dans nos propres téléphones coule le sang de nos frères congolais ». Se taire, c’est être complice de ces viols et de ce  génocide.

La femme est source de vie, la Vie est un trésor, la plus grande richesse de l’être humain. Tout doit être fait pour la préserver sur tous les continents.

Au-delà de nos larmes, ouvrage engagé, révèle une grande Dame courageuse,  Tatiana Mukanire Bandalire. N’oublions pas qu’elle réside toujours au Congo et donc s’expose dangereusement en s’impliquant comme elle le fait.

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