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Délivrance de la mer

8/09/2025 | Livres | 0 commentaires

Délivrance de la mer
Xavière Gauthier
Editions des femmes Antoinette Fouque (2025)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Délivrance de la mer
Xavière Gauthier. Photo d'un bord de mer La mer et le désir de partir

Délivrance de la mer de Xavière Gauthier : un titre à la fois pluriel et énigmatique, bruissant de sens. Le substantif « délivrance », aujourd’hui un peu désuet, dépourvu de déterminant,- valorisé par ce dépouillement -,  résonne comme une promesse de libération, la fin d’un tourment, l’écho d’un accouchement réel ou symbolique.  La mer glissant, dans un jeu phonique, vers la « mère », ouvre ainsi à l’imaginaire tout un archipel d’interprétations possibles. Ces échos multiples se concrétisent dans le destin d’Agathe, jeune fille à la lourde chevelure blonde, personnage principal du roman, qui se sent prisonnière de la mer et aspire à s’en libérer. Comme la maison sur la couverture de l’ouvrage, la jeune fille est encerclée par l’élément liquide : la mer « (l)’enserre de toutes parts et (l)’entoure et (l)’étrangle », dans un va-et-vient incessant, dans le clapotement continu, obsédant et irritant des vagues (« l’impitoyable battement des vagues qui rend folle »), sous les hurlements du vent implacable. Enfant, puis adolescente révoltée (« Depuis que je suis enfant, je suis faite d’éclats de verre »), dotée d’un fort esprit critique, amoureuse de poésie, de Rimbaud essentiellement, Agathe rêve de partir, rêve de liberté : « Cet insoutenable désir de liberté rosée me fait sangloter convulsivement », dit-elle tandis que « l’envie de partir devient cuisante, à force d’enfler et de croître ». Ce désir, de plus en plus ardent, devient insoutenable. Agathe ne supporte plus la présence obsédante de la mer, sa vie de fille et de frère de pêcheur. En effet, toute son existence est rythmée par les pulsations de l’Océan, le rude labeur de son père et une mère accaparée par ses huit enfants. La lycéenne veut fuir cette mer omniprésente et envahissante. Elle veut fuir son destin de femme de pêcheur malgré le tendre amour du beau Julien : « Julien, je ne veux pas de ce bonheur cadencé ».

Le double visage de l’Ailleurs

Or, une rumeur malveillante, révoltante et imméritée la rumeur pas belle »), colportée par un « horsain », – un cinéaste parisien venu repérer des décors- , contribue à son départ. Elle fuit à Paris et ses premières impressions, loin de son univers marin, traduisent un soulagement tangible et marquent un changement radical : « Le premier délice, c’est le pavé. La dureté du pavé. Le sol, enfin, se tient correctement sous mes pieds. Pas de spongieux. Pas de terreur. Nulle mollesse. C’est solide et ça ne bouge pas. La mer s’est arrêtée et la tête me tourne ». Mais cet Ailleurs rêvé devient cauchemar, tout en étant paradoxalement le lieu où s’exerce sa liberté. Désormais anonyme, inconnue, « délivrée de tout ce poids de nature », elle file vers tous les possibles, (« A Paris, tout est possible et c’est voluptueux »), vers tous les excès  (« Tout m’est brûlure et joie acide. Je désire aller jusqu’au bout de moi-même »). Résolue à franchir les confins de son être, elle s’immerge sans réserve dans les vertiges du sexe et de la drogue. Opposée à une société machiste et patriarcale, elle refuse d’endosser la fonction traditionnelle de mère assignée par la société : « Elle (la pilule contraceptive) me sauve de l’avilissement maternel, de l’empoisonnement fatal. Triomphe du non-bébé, échec à la ponte ». Dans cette saillie incisive et ironique, elle se dresse contre la traditionnelle figure maternelle. Elle se proclame femme libre opposée aux hommes : « Alors, d’un geste de hanches, d’un mouvement de chemisier ouvert, je m’affirme femelle, ça leur cloue le bec, à ces hommes ». Elle jaillit femme affranchie et naît écrivaine et poétesse élancée vers l’idéal : « Toutes mes forces destructrices sont tendues vers l’idéal ». La poésie joue un grand rôle dans sa vie : « La brûlure de la poésie, je la vis. La déchirure de la poésie , je la vis. Quand -exprès- j’attrape une branche d’ajonc doré et que je serre brutalement enfonçant les longues épines dans ma chair, je suis poète. Ma main ensanglantée, dont je retire fébrilement, douloureusement, les épines, c’est comme un de ses poèmes à lui ». Ribaud femme, elle dépasse toutes les limites, s’émancipe des contraintes sociales, fuit les normes bourgeoises. Mais un événement tragique va interrompre sa vie de vagabondage.

Le lexique de la violence

Un même souffle traverse les siècles : Rimbaud habite Agathe. Ses propos coulent dans son flux de paroles : « Je m’encrapule de plus en plus. Pourquoi ? Je veux être poète ». Leurs existences s’ombrent et s’éclairent des mêmes élans. Leurs vies se reflètent, leurs blessures s’accordent, leurs désirs concordent : « Le désir qui me tenait, haletante, sur mon lit, des nuits entières, saoule du bruit du ressac, les joues en feu, ce désir-là était déjà celui du poète. Cette délivrance. J’ai tout reconnu quand je l’ai lu ».  « L’homme aux semelles de vent » et « la fille en ballerines » initiés à la poésie, lui par  Georges Izambard, son professeur, elle, par madame Legagneux, son institutrice ! La liberté et la révolte, la violence de la vie, la violence des mots. Les mots de la narratrice évoquent la brûlure, la déchirure, la piqûre, la morsure, concrétisations d’un ressenti douloureux.  Pour elle, « la vie est amère, torturante, ses mille aspérités m’écorchent la peau du coeur, je veux la tordre et la presser jusqu’à la dernière goutte d’âpre saveur ». La douleur psychologique se fait agression sensorielle, charnelle. L’image de « la peau du coeur » traduit une fragilité, l’intime étant exposé comme une chair vive, sans défense. Mais au-delà de la plainte, le rythme de la phrase fait croître  l’intensité : après avoir subi les « aspérités » de l’existence, la narratrice affirme sa volonté de « tordre » et de « presser » cette vie comme pour en extraire la substance. Ce basculement de la passivité vers l’action révèle une violence dirigée contre la vie, mais aussi l’énergie farouche qui anime la jeune fille. Elle devient oiseau, chien, cruels et féroces : « Je deviens moi-même goéland, cruelle et fauve, j’espère arracher des lambeaux de chair à ceux qui sont là, immobiles et graisseux, en travers de mon chemin ; j’espère crever les yeux de ceux qui traînent leurs certitudes de limaces sur le duveté de ma peu mate », « Je suis une mouette et j’arrache avec mon bec d’acier les gros yeux des poissons marins », « Mes crocs se découvrent pour mordre, comme ceux des chiens, retroussant leurs babines »… Ce bestiaire métaphorique et hyperbolique révèle la rage d’Agathe, son agressivité pour lutter contre ceux qui entravent sa route.

Le ressac des phrases

Dans ce flux ce conscience, Agathe dit ses ressentis, sa révolte. Son lyrisme transmet sa fougue et sa rage, ses phrases épousant les mouvements de son âme et de son coeur. Souvent courtes, hachées, elles concrétisent une tension haletante. Les répétitions lancinantes (« Parce que nous habitons au bord d’une mer de son éternelle violence. Parce que le vent bourre jour et nuit nos oreilles de sa véhémence. Parce que les mouettes dégradent notre cervelet en stries musicales »), les rythmes binaires et ternaires (« Une nuit de pleine lune, une nuit de grande marée. Et ma mère s’est levée, en chemise de nuit de flanelle, pour la bercer, et ma mère l’a prise dans ses bras de mère qui console et qui console et qui console »), créent une impression de balancement qui mime le ressac de la mer, cette « répétition des vagues dans leur aller-venant inébranlable ». Ces rythmes instaurent une scansion musicale et poétique. L’ouvrage se lit souvent comme une partition, tantôt martelée et tumultueuse à la manière de Wagner, tantôt balancée, sa mélodie résonnant longuement dans l’oreille et dans l’esprit. Par leur balancement, – tantôt longues et étirées, tantôt brèves et tranchantes -, leurs répétitions, l’accumulation des « et » de coordination au rythme obsédant et lancinant, les phrases reproduisent le flux et le reflux des vagues. L’écriture concrétise leurs mouvements. Elle devient elle-même mer : elle ondule, roule, se brise, emportant puis rejetant le lecteur dans son ressac.

Le corps et la mer : une énergie poétique

Dans ce roman de l’intime, l’écriture métaphorique de Xavière Gauthier est fougueuse, audacieuse et poétique. Xavière Gauthier dit explicitement le corps féminin, le sang des menstruations, la montée du désir et du plaisir. Mais cette parole, loin de rester brutale, se transforme en une véritable incantation poétique et esthétique. Par le jeu des images et du tempo, la mer et la chair deviennent texte, le corps, langage. Symbole mouvant, la mer finit par se transformer en énergie salvatrice : « Mon corps s’attaque à l’injustice du monde, il saute à la gorge des  bourreaux, il est immense insensé.// L’eau de mer a infiltré mes veines, en perfusion, à la saignée du bras ». A la fin de l’ouvrage, l’élément liquide marin s’est métamorphosé en énergie vitale, en souffle de résistance, en source de création.

Le roman Délivrance de mer de Xavière Gauthier illustre la puissance de la littérature à transformer l’expérience féminine en langage esthétique, en souffle vital et en geste d’émancipation. Un magnifique texte à lire et à relire pour en goûter toute la saveur.

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