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Toufah. La femme qui inspira un Metoo africain

13/12/2023 | Livres | 0 commentaires

Toufah. La femme qui inspira un Metoo africain
Toufah Jallow avec Kim Pittaway
Traduit de l’anglais (Canada) par Anna Gibson
Editions des femmes Antoinette Fouque (2023)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Un témoignage autobiographique

Toufah. La femme qui inspira un Metoo africain Toufah. La femme qui inspira un Metoo africain, essai co-écrit par Toufah  Jallow et Kim Pittaway, journaliste et professeure qui « collabore régulièrement à des projets de littérature de témoignage, aidant les victimes survivantes d’événements traumatiques à raconter leur histoire », est un témoignage autobiographique concernant six années de la vie de Toufah Jallow. Dans un récit clair, vivant,  à la première personne du singulier, Toufah, victime d’un viol, couvre les événements de son vécu de novembre 2014 à avril 2021 de façon factuelle, précise et  émouvante sans toutefois sombrer dans le pathos. Accusée par certains d’affabulation, elle poursuit courageusement sa lutte.

Le succès au concours

 Toufah Jallow, jeune gambienne de dix-neuf ans, en « première année post-bac au Gambia College », mène une existence paisible et heureuse auprès de sa famille, rêvant d’étudier hors de son pays afin de devenir actrice professionnelle. Un concours national de beauté, « sponsorisé par le président » gambien, destiné non seulement  à récompenser une jeune fille intelligente mais aussi à  soutenir son projet professionnel, est proposé chaque année. Ce concours que Toufah remporte en 2014 semble une occasion inespérée pour réaliser ses aspirations culturelles et professionnelles. C’est en effet  « un passeport pour une meilleure vie ». Elle reçoit des cadeaux : iPhone, ordinateur, argent. L’eau courante est même attribuée à sa famille.  Mais très vite le rêve de la  jeune femme se transforme en cauchemar.

Le cauchemar

 Le président gambien, Yahya Jammeh, qui se présente « comme un chef musulman pieux, un défenseur des femmes, des pauvres et des opprimés » est en réalité un cruel dictateur,  « (…) c’était un régime brutal, persécutant, emprisonnant, torturant et assassinant aussi bien les opposants politiques que les journalistes, les militants des droits humains, les leaders étudiants, les personnes LGBTQIA+ et bien d’autres encore ») et de surcroît un  manipulateur. Aidé par Jimbee,  sa cousine, confidente et complice, (« Jimbee était la facilitatrice de Jammeh »), il piège Toufah avec ses cadeaux, son attitude paternelle et son paternalisme doucereux et mielleux semblable à celui de Raminagrobis, le dévot hypocrite de la fable de La Fontaine.

Comme la jeune fille refuse de l’épouser et de lui céder, il se montre alors sous son vrai jour : « Cette fois, l’approche n’était plus la même. L’air paternel, la persuasion douce, la flatterie, tout cela avait disparu et il ne dégageait plus qu’une impression d’impatience, voire de colère ». Après l’avoir droguée, en juin 2015,  le président la viole. Pour Jammeh, la femme n’est qu’un simple objet à posséder, destiné à sa propre satisfaction, c’est une une propriété : « Si je veux une femme, je l’obtiens, et il n’y a pas d’exception ».

Dans un pays où le mot « viol » n’existe pas (« Il n’y a pas de mot pour le viol en peul »), où il constitue une réalité taboue,  il n’est pas perçu comme un crime, une dégradation, une humiliation contre la femme. Les jeunes filles violées, victimes non reconnues, remplies de honte,  se taisent, de surcroît  elles ne sont pas crues  (La victime doit utiliser le conditionnel pour dire son agression : « (…) le bénéfice du doute  va aux hommes qu’elles accusent » !) et elles sont aussi mal vues.

L’exil

 Comme le président Jammeh rappelle Toufah quelques jours après le viol, la fait surveiller par sa police secrète, la jeune fille décide de quitter son pays pour que sa famille et elle soient en sécurité. Dissimulée sous un niqab, elle s’enfuit au Sénégal, sachant qu’elle ne pourra jamais revenir dans son pays et vivre auprès de sa famille aimée. Elle obtient heureusement le soutien d’Omar Topp, un opposant gambien, puis s’exile au Canada.  Mais rien ne sera aisé pour elle.

Dans Toufah. La femme qui inspira un Metoo africain, Toufah Jallow donne à suivre son dangereux et audacieux périple placé sous le signe de l’urgence, de la peur, de l’angoisse, de l’inconnu, montrant toutes les difficultés auxquelles elle se heurta : franchir une frontière, trouver un logement, un travail où elle sera exploitée, lutter contre la solitude, la dépression…

La porte-parole des femmes violées

 Le 1er décembre 2016, Jammeh subit une défaite aux élections. La jeune femme décide alors non seulement de divulguer ce qui devait être passé sous silence, mais aussi d’agir. Elle est la première femme ayant subi un viol à prendre la parole lors de conférences de presse au Sénégal, en Gambie « où il n’y a jamais eu de conférence de presse sur le viol ». Elle témoigne devant la « Commission vérité, réconciliation et réparations », participe à la Journée des droits humains de l’ONU… Elle se fait la porte-parole des femmes violées, des victimes, agit contre les idées reçues. Elle témoigne avec courage en partant de faits réels, matériels. Elle veut renaître, redevenir la Toufah qu’elle était avant l’agression (« J’avais perdu une part de Toufah ») et aussi  faire changer les mentalités  (« Il m’a regardée (…) et il a ajouté : ‘Tu es très belles. Je comprends qu’il t’ait violée’ (…) il croyait sans doute me faire un compliment (…) Et je savais que le travail pour transformer les attitudes et susciter un vrai changement ne faisait que commencer ») et les choses.

Désormais vue, entendue, elle sort de l’invisibilité : « C’était une Toufah différente, dont la voix n’était plus étouffée par un secret mais s’élevait au contraire pour dire sa vérité ».  Puis elle crée une fondation à laquelle de milliers de personnes adhèrent.

 

Les Africaines qui ont fait l’Histoire

 

Dans cet ouvrage, Toufah Jallow évoque et dénonce ce qui doit être tu, elle montre la solidarité féminine (« Une femme en secourant une autre, comme elle le font depuis la nuit des temps »),  mentionnant les femmes fortes de sa famille :  sa tante,  sa mère, ses grand-mères, expliquant qu’elles ont été des modèles pour elle, qu’elles ont contribué à son émancipation et à l’ouverture de son esprit comme la lecture d’ouvrages empruntés à sa mère, « Tous ces livres parlaient de femmes qui affrontaient le monde à leurs propres conditions ».  Toufah Jallow passe de l’individuel au général,  rappelant les cheffes africaines, les femmes combattantes qui ont marqué l’Histoire de l’Afrique : « Il a aussi existé des cheffes africaines Il y a deux mille ans, la reine Amanirenas dirigeait le royaume de Koush, l’actuel Soudan, et conduisit son armée dans une guerre de cinq ans contre les Romains. Au XVIe siècle, la reine Amina, renommée pour ses talents de cavalière, règnait sur la cité-Etat de Zazzau dans l’actuel Nigeria (…) ».  D’abondants exemples historiques se succèdent révélant les nombreuses femmes africaines qui ont marqué l’Histoire de leur pays. La narratrice remplit un grand vide historiographique sur ces femmes que le regard colonialiste a souvent  occultées. Elle dénonce les préjugés, les idées reçues occidentales : « Je sais que certaines féministes occidentales considèrent les femmes musulmanes d’Afrique (…) comme victimes. Et oui, elles vivaient au sein d’un système qui plaçait tout le pouvoir entre les mains des hommes. (…) Mais les femmes de ma famille, comme d’autres, subvertissaient le pouvoir des hommes chaque fois que c’était possible ; elles prenaient des décisions dans leur propre intérêt chaque fois que c’était possible ; et ; là où elles le pouvaient, elles créaient un monde dans lequel leurs filles avaient un peu plus de choix et d’autonomie. Le contexte social et religieux les opprimait. Leur force et leur volonté les poussaient de l’avant – et peut-être étaient-elles plus proches des mères et des grand-mères des féministes occidentales qu’on ne veut bien l’admettre en général », les méfaits du colonialisme sur les mentalités, les comportements,  allant à l’encontre de l’émancipation de la femme africaine.

Toufah : une résistante du XXIe siècle

 Parlant du passé,  de son passé proche et de son présent, Toufah Jallow se tourne vers le futur, assurant ainsi ce que l’on pourrait qualifier de mission éducative. Dans un acte de résistance, elle demande justice pour les femmes, les donne à voir et à entendre, tout en les éveillant, en les incitant à agir, à ne plus être des proies.

Elle fait comprendre aux victimes la nécessité de suivre une thérapie pour mettre des mots sur leur mal être, pour le  soulager, pour dire le viol indicible en langue africaine : « (…) nous ne possédions dans nos langues aucune mot clair pour dire le viol, aucun mot pour dire la différence entre le sexe avec ou sans consentement. Il est temps de commencer à trouver des mots. Un langage ». Elle dit l’important pouvoir des mots, qui loin d’être anodins, influencent le conscient et l’inconscient, l’esprit, la réflexion, la perception du réel et les actions. Pour ce faire, Toufah Jallow et Kim Pittaway,  traduites de l’anglais par Anna Gibson, utilisent une langue claire, précise, maniant judicieusement l’ironie (« J’ignorais qu’il existait une heure après laquelle on méritait d’être violée »), s’appuyant sur de nombreux arguments et exemples concrets, personnels, historiques infrangibles, pour convaincre et persuader. Des photographies en couleur de Toufah entourée de sa famille, de personnalités comme le secrétaire général Antonio Guterres, constitutives du récit,  enrichissent le témoignage et immergent le lecteur dans le vécu de l’héroïne. Ces esthétiques illustrations permettent au lecteur de se représenter Toufah, de la visualiser et en même temps elles lui  donnent encore davantage de visibilité.

Toufah Jallow, à l’origine du mouvement Me Too africain, a libéré la parole des femmes de son pays. Espérons que les voix des femmes et de toutes les victimes du monde entier seront entendues pour que les différentes formes de  harcèlement cessent enfin.

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