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Tihya. La légende des papillons aux ailes déployées

20/02/2021 | Livres | 0 commentaires

Tihya. La légende des papillons aux ailes déployées
Nadia Chafik
Edition des femmes Antoinette Fouque (2021)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 Tihya ; la légende des papillons aux ailes déployées

Dans Tihya. La légende des papillons aux ailes déployées, Nadia Chafik plonge le lecteur dans le souffle poétique et humaniste marocain, dans sa réalité et ses rêves, dans ses contes et ses légendes.

Une grand-mère et un conte

L’hiver s’installant dans les grandioses montagnes enneigées de Bouiblane, poétiquement et métaphoriquement qualifiées de « papillons aux ailes déployées », Nanna Tuda, « la matriarche », «gardienne du patrimoine, unificatrice de la famille », divertit ses nombreux et tendrement aimés petits-enfants, durant les longues et glaciales soirées hivernales, en leur racontant un conte  : l’histoire de Tihya, la solaire et rayonnante guerrière des Aït Ufella. « Nanna Tuda les introduit dans une belle et tragique aventure ; celle d’un destin ». Dans la chaleur du poêle, bercés par la voix et la tendresse de la grand-mère, les enfants et les petits enfants savourent avec joie les veillées en attendant l’arrivée du printemps : « « Joyeux, les enfants se rapprochent du poêle. Dans l’embrasure de la porte, d’autres têtes apparaissent encore, les unes à peine plus hautes que les autres : des brunes, des rousses, des blondes. La pièce s’emplit de chahut, de rires et de cris ». L’existence de Tihya pénètre l’imaginaire des bambins. Elle s’incarne sous leurs yeux, dans leur esprit, dans leur coeur.

Tihya, entre mythe et réalité

Tihya, fillette dont la naissance tant attendue est célébrée « durant des jours et des nuits entières », dans une société patriarcale ! , est éblouissante de beauté, d’intelligence et d’intuition. Elle devient une femme libre : une amante, une épouse choisissant elle-même son mari (« elle choisit son époux »), une mère attentionnée et aimante, une combattante fédérant des tribus entières, dirigeant des armées, tenant tête à « de redoutables califes d’Orient et des grands chefs amazighs », refusant de s’asservir à la religion des guerriers de « « Damas, Byzance et Ispahan ». Cette femme, symbole de la liberté qui préfère la mort à la soumission, dont on ne sait, selon Nanna Tuda, si elle était juive ou chrétienne, idolâtre ou animiste, croit en un Dieu unique d’amour, protecteur, loin de tous diktats. Cette femme, « toujours belle et farouche, rebelle et imprévisible (…) (a) pour arme son glaive aiguisé mais, surtout, une tête bien faite et une surprenante intuition. Elle vaincra les hommes de tout bord, en fera tomber plus d’un : tous ceux qui voudront faire d’elle leur esclave ». Emancipée de tout carcan, dépassant les stéréotypes de genres, les règles sociales (elle donne naissance à un enfant hors mariage), les subsumant, les transcendant, elle symbolise la Liberté : la liberté de la femme, la liberté religieuse. Elle est la voix des femmes remodelée, mais toujours la même, par la voix de Nanna Tuda et de ses aïeules, transmise de génération en génération, tressant mémoire personnelle, familiale et collective.

Tyhia est le double imaginaire de la belle guerrière Kahéna, (« Tihya, Dihya ou Kahéna »), comme l’a très vite deviné le jeune Mouloud, le petit fils studieux, intelligent, cultivé : « La nature a doué Mouloud d’une curiosité intellectuelle insatiable, d’une intelligence vive et saine dont il ne se sert qu’à bon escient. Il dispose d’une facilité d’apprentissage phénoménale qui tire ses forces de sa capacité d’écoute et d’observation que Nanna Tuda note et relève avec bonheur. ‘Il ira loin, ce garçon-là’, se dit-elle ». Histoire et fiction se tissent subtilement. Le conte « se déroule au septième siècle. Il raconte les combats des Romains, des Grecs, des Arabes et des Amazighs ». Des faits réels, des hommes célèbres surgissent au détour d’une phrase. Des personnages historiques sont projetés dans le monde des mythes et de l’épopée se mêlant aux êtres rêvés, vision réfractée de la petite et de la grande histoire.

Une mise en abyme

Comme dans Les mille et une nuits, comme dans la tradition narrative médiévale arabe, le conte de Nanna Tuda est un récit dans le récit, une mise en abyme de deux histoires aux nombreux points communs, malgré l’éloignement spatio-temporel. Il existe, en effet, des correspondances entre les lieux, – les somptueuses montagnes où évolue Tihya et la «  chaîne de montagnes aux neiges éternelles » de Bouiblane -, entre les rites (« elle ( la petite Tihya) posait ses mains frêles sur les pierres rugueuses et froides, et les portait à ses lèvres, et à son coeur » / »Nous faisons la même chose lorsque nous vous accompagnons aux cimetières, remarque une fillette »), entre certains événements de la vie de Tihya et de la famille de la grand-mère. Le mariage de Tihya rappelle à Fathma les mariages à venir des enfants (« Il nous faudrait penser sérieusement aux mariages des enfants »). Au récit du décès de Thellou, la mère de Tihya, Damia éclate en sanglots : « Comme je comprends le chagrin de Tihya se lamente la malheureuse qui ne se remet pas de la disparition de sa mère ». Au-delà du temps et l’espace, le ressenti humain, ses joies, ses peines sont toujours les mêmes. L’humanité est une.     Les récits, les mythes, l’inconscient, l’ADN tissent toute une continuité entre les humains d’hier et d’aujourd’hui.

L’art du récit

Au récit au présent se tricote l’histoire de Tihya au passé, racontée avec virtuosité par Nanna Tuda qui manie habilement l’art du récit et du suspense, jouant avec les intonations et les mimiques : « Quand tu racontes, Nanna, il y a dans tes mimes, dans ta voix, quelque chose à la fois de drôle et de tragique. C’est à croire que le sang de tes personnages de fiction court dans tes veines, comme le tienne court en les miennes. Tu les incarnes à la perfection ». Une phrase d’ouverture, « Ylla mag llan alli ylla… », scandée au début de chaque récit, équivalent du « il était une fois » des contes en français, invite à l’écoute et suscite un effet incantatoire, créant une rupture dans la monotonie du quotidien, (« Il n’y a pas plus beau moment où s’élève la formule magique »), plongeant le jeune public dans l’ailleurs de Tihya.

Poète, l’aïeule joue avec les sons, les mots : « La grand-mère reprend la formule habituelle. Elle y rajoute, pour la musicalité, les noms de deux plantes bénites, le basilic et le myrte : ‘ Ylla mag llan alli ylla ihbaq had soussan… » (« il était une fois, le basilic et le myrthe »). Elle parfume les mots, comme elle aime à parfumer la maison d’aiguilles de conifère, de feuille d’eucalyptus, de lavande, ou de bois de santal (…) ». Les substantifs deviennent bibelots sonores, substances volatiles aux fragrances boisées, florales et sensuelles, offrandes envoûtantes et séductrices aux jeunes destinataires. Inlassables, les enfants écoutent avec attention et angoisse les aventures de Tihya, impliqués, emportés par l’action, les menaces, les heurs ou malheurs planant sur elle, s’identifiant aux personnages : « Les enfants vivent la scène, se resserrent les uns contre les autres, partageant les mêmes sentiments : le doute et l’appréhension. Certains pincent leur voisin, lui prennent le bras, s’accrochent à lui ». La grand-mère manie le suspense avec maestria, « La grand-mère abrège le récit, prolongeant le suspense », arrêtant son récit à un moment crucial : un moment de tension, d’incertitude, « Finalement, l’aime-t-elle ou ne l’aime-t-elle pas ? », apprenant la patience aux enfants, avides de connaître la suite.

Un enseignement moral

La grand-mère instruit ses petits enfants en les divertissant. « Ses contes sont l’unique legs qu’elle laissera derrière elle, à ses héritiers qui les transmettront à la postérité », un legs combien précieux : transmission d’une culture, de traditions, de valeurs, d’un amour inégalable, inoubliable. Même loin de Bouiblane depuis de nombreuses années, Erwan, son petit fils de mère française, n’oublie pas son aïeule et son village : « Mes souvenirs se harponnent à l’authentique goût de miel et d’huile d’olive, à l’humilité de ma famille amazighe, à ta mélodie : il n’y a qu’elle de vraie ». La grand-mère, « unificatrice de la famille » en assure la continuité et la solidarité.

Nanna Tuda, humaniste d’une grande sagacité et d’une grande finesse d’esprit, donne indirectement par le biais de son apologue des leçons de sagesse, de tolérance, de fraternité, d’amour, de liberté de conscience. Elle prône le respect de l’Autre, de la différence : « Il nous revient d’être juste, de nous respecter les uns les autres dans nos valeurs et nos différences, que nous soyons musulmans, juifs, ou chrétiens (…) Chacun est libre de ses croyances, de ses actes, de ses pensées, à condition que sa liberté ne nuise à personne ». Issue d’une société traditionnelle, cette femme âgée refuse toute forme d’intégrisme portant atteinte à la femme et aux fillettes : « Pourquoi déguise-t-on les petites filles en corneilles ? Nanna Tuda n’est pas née de la dernière pluie. Les temps changent, tout n’est que démagogie et hypocrisie, tout est décrété interdits et péchés, mais elle ne les laissera pas faire : elle a sa religion, ils ont la leur. Elle y veille, ses petites-filles jamais ne porteront un aderbal qui les rendrait malheureuses, les cacherait comme des lépreuses ou des pestiférées. Elles iront toutes à l’école à visage découvert. Elle seront fières d’être belles, à la mode de chez elle et de leur temps ». Son conte vieux de plusieurs siècles est ancré dans l’actualité. Nanna Tuda, malgré son grand âge, est une femme à l’esprit ouvert. Lien entre les générations, amoureuse de la vie dont elle sait le caractère éphémère, elle est heureuse de vivre au milieu de ses petits-enfants, – « Elle est la mieux nantie de toutes les grands-mères de la terre, la plus glorieuse de toutes les héroïnes d’épopée, pourvu qu’elle soit auprès de ses petits-enfants, qu’elle les regarde apprécier la vie, les entende rire et jouer » -, et de les guider sur le chemin de la liberté, de la tolérance.

Entre fiction, réalité et poésie

Tihya. La légende des papillons aux ailes déployées de Nadia Chafik emmène le lecteur français dans un ailleurs méditerranéen coloré, chaleureux, riche de sa diversité et de son humanisme. Des mots en langue amazighe et en arabe immergent dans la réalité marocaine. La tragique épopée de Tihya se tricote à la vie quotidienne de la famille : la préparation des repas, les querelles entre les enfants, les joutes oratoires entre les belles-soeurs… La fiction se mêle à la réalité donnée à voir avec de nombreux effets d’humour, créés par les questions naïves des enfants, (« Au paradis coule-t-il des rivières de Coca-Cola et de Fanta ? »), par les interventions de Tafukt, la bru espiègle, « au fichu caractère » et « à l’humour audacieux » , de Mouloud, le petit fils studieux. Mouloud, ayant bien mémorisé ses cours, reprend son aïeule qui déforme les noms des grands hommes : « Ma-lek ! Malech est une déformation ! Corrige le jeune lettré (…) », les mots d’origine française, « brabo » pour « bravo », faisant sourire le lecteur et la grand-mère elle-même.

Des touches descriptives légères aux détails précis, pittoresques et poétiques campent les personnages avec finesse et éclairent leur personnalité. Le portrait physique bascule dans le portrait moral, aboutissant à l’essence de l’être : « Ses pommettes roses, hautes et saillantes, son menton semé d’infimes points bleus à peine perceptibles, qui, reliés, forment une minuscule fibule, lui donnent l’air d’un modèle de Dhurmer ou de Dutey. D’où lui viennent sa beauté, sa grâce, sa force, sa résistance ? Du ciel, répond-elle simplement. Sa mémoire, elle aussi tatouée au tumulte des jours, aussi incontestable qu’infaillible, est l’écrin douillet d’un manuscrit antique, qui, épousseté, s’anime et livre un monde insoupçonnable de légendes, de proverbes et d’anecdotes ». La grand-mère devient œuvre picturale sous la plume de la narratrice, coffret protecteur d’antiques histoires précieuses. De l’effet de réel, le lecteur accède à l’âme même de la grand-mère.

Dans ce roman, hymne à la tolérance, à la liberté et au respect de la diversité, la poésie vibre au fil des pages grâce à toute une rhétorique de l’esthétique, au lyrisme, à des refrains incantatoires, « Damas, Byzance, Ispahan », introduisant dans un ailleurs oriental mystérieux.

L’ambitieux et esthétique roman de Nadia Chafik, nourri de la réalité marocaine, de ses contes et de ses légendes, aux nombreux clins d’oeil littéraires et culturels, chargé de sens et de valeurs, invite tout à la fois au rêve et à la réflexion, loin des idées toutes faites que pourraient avoir certains lecteurs sur un pays partagé entre tradition et modernité

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