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T’envoles

8/01/2024 | Livres | 3 commentaires

T’envoles
Jean Favre
L’Harmattan (2023)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

T’envoles Jean Favre
L’Harmattan (2023)
 Un univers fantaisiste où le rêve et l’imaginaire communient avec le réel

Il s’appelle Edmond. C’est un jeune garçon  doté d’une extrême sensibilité  émotionnelle et  extéroceptive : « Un brin d’herbe qui effleurait ma peau était une étreinte terrible. Une caresse, une éraflure presque mortelle ».  Dans T’envoles de  Jean Favre, Edmond entraîne le lecteur dans son univers fantaisiste où le rêve et l’imaginaire communient avec le réel. Dans tout un jeu sur la verticalité, l’enfant et le liseur quittent le sol, s’élèvent, vont vers un ailleurs étonnant au sens étymologique du terme,  un ailleurs poétique serein rempli de douceur : «  (…) appelé par je ne sais quel réflexe, mon coeur s’est mis à inspirer une longue bouffée d’air, a gonflé, et s’est envolé tranquillement. Comme un ballon de baudruche, plus calme et plus léger que le vent, il a soulevé doucement mon corps au-dessus du sol (…) et a plané en direction de là où les chagrins ne savent pas aller, brassant paisiblement l’air dans ces hauteurs, où même le plus vicieux des cauchemars ne saurait jamais le rejoindre ou venir l’étrangler ».

Un univers métaphorique rempli d’humour et d’émotion

Dans T’envoles, Edmond dit son quotidien, ses expériences, son vécu, son ressenti dans un récit où un  « je » enfantin s’adresse à un « tu ». Lecteur ? Double de lui-même ? Le narrateur se saisissant dans une espèce de distanciation ?  Attentif, réceptif, l’enfant observe, interprétant le monde à sa façon,  dans une approche subjective et sensitive saupoudrée d’humour et d’émotion.  Ses constats et son imagination se tricotent. Il dit le réel sans filtre,  analysant naïvement mais fort justement les attitudes (« (…) il (le professeur) faisait attention à rester bien poli avec nous, surtout pour qu’on vienne pas lui piquer son portefeuille à la sortie »), les réactions, les dire des personnes de son entourage, prenant souvent au pied de la lettre leurs propos, usant quant-à lui,  pour raconter ses expériences et rapporter ses analyses, d’expressions métaphoriques (« C’est bon, j’avais bien compris que Paulette, elle avait donné un jour sa moelle épinière à un camion »), transformant les formules figées :  la pierre de Rosette devenant la « table de Rosette », la luette devenant « l’alouette » (« se racler l’alouette »),  des « coupe fil » se transformant en  « coups de fil »…  Ses mots emportent le lecteur dans son univers métaphorique poétique, (« Elle était vraiment très douée pour se mettre un parapluie quand la réalité allait tomber »),  particulier, singulier et original et l’aide à « décoder » sa vision du monde d’enfant « différent »,  à l’intelligence atypique  : « J’essayais de comprendre ce qu’ils se disaient (…) Mais je sais pas pourquoi, c’étaient avec d’autres mots. D’autres sons. C’étaient aussi d’autres couleurs, et d’autres idées (…) Si on voulait comprendre le message, il fallait d’abord passer chaque lettre sur une table de traduction, les décoder une à une, avant de trouver un mot qu’on reconnaisse ».  Edmond s’évade d’un réel qui l’exclut, qu’il ne comprend pas, dont il ne maîtrise pas tous  les codes. Ses rêves et son imagination sont compensation.  Cet enfant doté d’une extrême sensibilité capte avec acuité les vibrations et les ondes de son environnement.  Perspicace, lucide dans sa façon naïve de percevoir les choses, il possède un fonctionnement cognitif différent de ce que l’on appelle la norme.  Sa vision du monde, ses comportements, ses propos dissimilaires le marginalisent (« Edmond, t’es vraiment bizarre », « Le souci, à force, c’est que j’étais rarement par terre avec les autres. Je n’entendais plus tout ce qu’ils disaient »), comme est marginalisée sa vieille amie Paulette, paralysée,  qui  déambule en fauteuil roulant : « ( …) tous les gens qu’on croisait  avaient le droit de nous regarder pour de vrai en train de voler. Ils posaient leurs yeux sur Paulette et sur son fauteuil. (…) Comme s’ils avaient vu deux animaux de cirque en train de se balader ». Le regard captateur des personnes rencontrées fait se découvrir autre celui qui n’avait pas conscience, de prime abord,  de l’être.

 

Un ouvrage au sens pluriel

 

Sous la fantaisie apparente du récit, avec pertinence, délicatesse et  beaucoup d’empathie, Jean Favre livre le monde intérieur d’un enfant neuroatypique. Dans un ouvrage au sens pluriel, aux multiples interprétations possibles, – autofiction, roman psychologique, roman fantastique, roman poétique, leçon de tolérance  -, le narrateur sème une multitude d’indices aux nombreuses interférences. Au lecteur de fabriquer sa propre lecture du texte.

Le fantastique, fait de décalages, s’enracine dans une espèce de « pathologie ». Une nouvelle forme d’écriture émerge :  l’écriture de la dérive des repères, de la dérive de l’espace et du temps. Tous ces ingrédients se tricotent dans le vécu d’Edmond :  il  vole vers les cieux à la recherche de son père, survole mers et montagnes lointaines (« (…) nous survolions les Alpes, les monts d’Auvergne, puis l’océan »), se dédouble,  Edmond se transformant en Dedmon, vivant une double cohérence sans difficulté. Il  habite le présent et le futur en la personne de monsieur Monte-Queen,  passant dans cet Autre sûr de lui, répondant aux critères de la société « standard », d’un monde fondé sur les apparences, le paraître et l’insensibilité : « Le commerce et la hiérarchie altèrent inévitablement la sincérité ». Le roman psychologico-fantastique devient roman sur la quête de soi, roman d’apprentissage, roman initiatique : Edmond évolue, grandit, s’affirme progressivement comprenant de mieux en mieux qui il est (« Je commençais à m’accepter, je crois, à comprendre comment je devais faire pour vivre avec moi ») et le réel abscons fui auparavant.

Le fantastique, qui se nourrit du réel, déborde sur l’onirisme et le poétique. Edmond perçoit le monde  avec un regard neuf,  innocent, authentique : une vision transfigurée et colorée par son hypersensibilité : « Elle avait je me rappelle ce regard discret, pas celui qui vient des yeux, mais qui brille pareil aux étoiles la nuit. On les sait qui brûlent d’un feu désespéré et irrésolu. On ne voit d’elles pourtant qu’une petite lumière, un petit scintillement. J’ai plongé dedans. J’y ai découvert tout au fond la forge de son coeur, créant , confectionnant, élaborant, fusionnant tous ses atomes entre eux, bouillonnant d’amour, trempant chaque nouveau coup de marteau au bain du désir pour les unir entre eux ». L’écrivain, dans cet exemple,  et lui extraient des images du réel pour matérialiser la brûlure et l’immensité de l’amour, dans un monde dans lequel il n’existe aucune rupture entre le rêve et le réel. Edmond exprime toujours ce dernier sous la forme d’images. Sa vision du monde est métaphorique. Le verbe « voler »,   constamment employé, est une façon détournée, poétique pour dire la différence, le droit d’être soi : « Comment avais-je pu ignorer que ça existe, des autres qui savent voler comme moi ? (…) Ici, être soi, on avait le droit : on était autorisé à se laisser aller, quand ça nous  chantait ; se laisser emporter, par ce qu’on sentait (…) On était même autorisé à parler sa propre langue ». Son ressenti  repose sur l’analogie, non pas sur la logique.

 Jeu sur l’écriture

 La langue émotive et expressive de l’enfant s’impose au fil des pages dans tout un jeu sur l’écriture. Dans des phrases au style direct, l’auteur donne à entendre la voix d’Edmond, son langage spontané, subjectif, expressif, familier (« elle rigolait », « je me barre »),  serti de fautes grammaticales et syntaxiques avec l’omission du « ne » de négation (« A faire semblant qu’ils ont pas d’aile. Pourquoi j’y arriverais pas moi aussi ? »), l’utilisation de « ça » au lieu de « cela » (« Je me souviens que ça m’arrivait assez souvent », « ça venait tout seul »), d’interjections (« Et hop j’étais là-haut »),  d’onomatopées (« …ce tic tac, à l’intérieur, chaque fois que je voyais Clara ») créatrices d’un tempo vivant, dynamique. Ses comparaisons et ses métaphores concrètes  (…« un peu comme un diabétique devant un bonbon acidulé », « J’avais l’impression de voir un toxicomane braquer un piano parce qu’il lui manquait sa dose de do dièse »), ses clichés renouvelés (« Je lui avais montré ses huit vérités »), son humour  protecteur, « le seul bouclier qu’il (…) reste pour rester par terre »,  (« Oh par St Georges, par St Lazare et par Steve McQueen ! »), sont de multiples clins d’oeil au lecteur  invité à devenir complice de l’enfant dont le style oral se croise avec l’écriture recherchée,  esthétique, poétique de l’écrivain, ses réflexions humaines et humanistes à l’égard des personnes dites différentes.

 L’ouvrage réaliste, psychologique, fantastique, poétique T’envoles  de Jean Favre ouvre sur de multiples lectures et invite à la réflexion. Sondant les profondeurs d’un esprit différent,  il propose une leçon de tolérance  (« Tu vois, Edmond, tout le monde est différent. Il n’y a pas deux enfants qui sont pareils. Il n’y en a jamais eu et il n’y en aura jamais. Chacun vole à sa manière. Chacun s’évade comme il peut de lui-même ») et montre que la dite normalité n’est qu’une construction, une représentation sociale et morale plus ou moins consciente.

3 Commentaires

  1. Jean

    Merci pour cette très belle critique, très juste!

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  2. Françoise Z.

    « T’envoles » fait écho au parler libre d’Edmond, mais aussi à ses mouvements de corps incontrôlables. Le titre revient en boucle dans le roman comme une inspiration nécessaire. Edmond est un poème à lui tout seul. Jean Favre permet à l’enfant de s’envoler finalement, malgré les pierres sur lesquelles il trébuche à travers son histoire familiale et sociale. L’auteur nous invite tout comme son personnage, à vivre heureux en s’acceptant tel que l’on est. Une admirable démonstration introspective d’un enfant dys devenu adulte, comme pourrait le dire Edmond: l’histoire d’un être « neuro-atypique ».

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  3. Annie Forest

    Merci Françoise pour ce beau commentaire.

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