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Sur les sentiers du refus

14/03/2024 | Livres | 0 commentaires

Sur les sentiers du refus
1939-1945 : espoirs et drames
vus d’une vallée béarnaise et d’ailleurs
Janette Ananos
Edition Mon Hélios (2023)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Sur les sentiers du refus Sortir de l’oubli des gens humbles

 1939-1945 : une sombre époque de violence, de malheurs, de misère, mais aussi de solidarité et d’espoir. Une époque révolue, désormais lointaine pour les jeunes générations, d’autant plus que les derniers acteurs et spectateurs s’en vont progressivement. Pour que tout ne s’efface pas, des témoins, des historiens, des écrivains ont rédigé des textes faisant entendre les voix qui se sont tues ou qui vont se taire à jamais. Avec son  bel ouvrage de trois cent soixante treize pages intitulé Sur les sentiers du refus paru fin 2023, Janette Ananos, une Arettoise,  sort de l’oubli ceux qui ont vécu cette époque tragique dans les Pyrénées Atlantiques. Dans un récit à la première personne du singulier, en enquêtant auprès de voisins, d’amis puis s’ouvrant à d’autres témoins de plus en plus éloignés, elle fait revivre différents acteurs de la guerre et  leur «redonne (…) un visage».

Des acteurs discrets

Dans un travail de recherche de cinq années, solidement documenté, Janette Ananos embarque le lecteur dans la vie et les luttes de personnes humbles de sa région, le Bérétous, débouchant très vite sur la Soule voisine, puis sur l’Espagne, le Maroc, l’Algérie…  Cet ouvrage fondé sur la retranscription d’entretiens enregistrés, sur des lettres,  des photographies, des croquis, des dessins,  des extraits de carnets, de journaux, d’archives publiques et privées («J’ai pu avoir accès à des archives privées appartenant à la famille Lonné-Peyret»), des récits, des dialogues, est structuré selon un ordre chronologique allant de la déclaration de la guerre à la Libération. Les chapitres, quant-à eux, s’organisent de façon thématique, traitant de la vie quotidienne, de l’Occupation, des passeurs, du Service du Travail Obligatoire, des prisonniers … Janette Ananos restitue l’existence de toutes les personnes qui ont traversé et vécu la guerre, évoquant leurs actions, leurs attitudes, leurs ressentis, exposant des détails et des anecdotes dont l’Histoire ne rend pas toujours vraiment compte.  Ce sont souvent des acteurs discrets, emportés parfois malgré eux par la guerre, secourant un fugitif, le cachant, l’aidant à passer la frontière espagnole, malgré les dangers, les dénonciations.  Certains comme Arnaud Aguer se sacrifient pour sauver leur famille : «Pour mes grands-parents, je pense qu’il s’est sacrifié. Sinon il aurait pu s’échapper parce que c’était un montagnard et parce que les Allemands ne l’auraient pas suivi, ils ne connaissaient rien de la montagne».  Ce sont des héros du quotidien, courageux, solidaires, dont personne ne se souviendrait sans Janette Ananos. La vie en temps de conflit est donnée à voir dans toute sa vérité et sa réalité, avec ses restrictions, sa violence, ses peines, ses souffrances humaines mais aussi animales. En effet, la guerre a également de lourdes conséquences sur les animaux victimes de la pénurie alimentaire et de la cruauté : «Ils avaient tué je ne sais pas combien de vaches de chez Arabehere, les poules, les  cochons (…)»,  «Pendant que ces militaires faisaient main basse sur notre ravitaillement, d’autres soldats restés dans la cour, tiraient des coups de feu sur la volaille qui s’y trouvait. Ils lançaient même un chien leur appartenant à la poursuite des lapins et de cette volaille». Malgré tout, la vie continue. Les jeunes se rendent au bal, dansent, chantent. «Preuve que dans cette période ténébreuse, malgré tout la jeunesse française cherchait et trouvait le moyen de respirer». Les enfants restent des enfants et se conduisent de façon peu sage : «Alors on arrive à la sacristie. La première chose qu’on fait, on ouvre l’armoire où il y avait le vin. Henri prend la bouteille de vin blanc et boit un coup». Les témoins dévoilent qu’il existe fort heureusement quelques ruptures agréables, parfois plaisantes, dans le quotidien de la guerre permettant d’oublier momentanément l’indicible horreur.

Se souvenir avec le ressenti du moment

 Sur les sentiers du refus transmet les expériences personnelles et collectives de civils désormais très âgés.  Souvent  leurs enfants prennent la parole à leur place : «On m’a conseillé de rencontrer Madame Redonnet, une ancienne institutrice de Lanne. Le conseil est bon, quoique cette dame soit décédée, une confusion s’étant produite entre deux générations. C’est à la fille de l’institutrice que j’irai rendre visite à Bidos, Andrée Redonnet est née le 21 juin 1934».  Au moment de la tourmente, les témoins rencontrés par Janette Ananos étaient des adultes, mais surtout des adolescents et de jeunes enfants : «En 1944, Jean-Pierre Rousseu avait douze ans, et il allait à l’école du village. Ci-dessous son récit pris en notes durant la communication». Profondément marqués par ce qu’ils ont vu, entendu et vécu, («Malgré leur jeune âge en 1944, ce qu’ils ont vécu les a marqués»), ils se souviennent encore des faits avec le ressenti du moment. La peur domine dans les souvenirsC’est lui  qui nous a raconté. Il est devenu mon beau-frère plus tard. Ces sept ou huit  jeunes, mon beau-frère en était. Il est né en 1925. Ils ont eu très peur»). Les Allemands, appelés les verts, («Les verts, c’étaient les Allemands») accompagnés de leurs chiens effrayaient. «Ah ben oui, on avait peur ! » s’exclame Jeannette Erreçaret qui avait dix ans en 1942.  Les Allemands, surtout les S.S,  semaient la terreur par leur présence et par leurs actes. Ils s’emparaient de la nourriture des paysans, tiraient sur les fugitifs, incendiaient les fermesCependant certains parmi les occupants entretenaient des relations «supportables» avec la population, offrant du chocolat aux petits enfants, «(…) au cours de ces brèves rencontres, on avait cru comprendre que Jean, le petit Français, lui rappelait son propre enfant qui l’attendait en Allemagne»,  ne dénonçant pas ceux qui écoutaient Radio-Londres : «Ceux qui étaient chez tante Louise n’étaient pas virulents. Tante Louise m’a raconté qu’ils n’étaient pas pour Hitler. L’oncle Patou écoutait Radio-Londres, alors que les Allemands étaient là». Les propos tenus par les témoins et leurs descendants sont dépourvus de haine, de toute forme d’idéologie. Les faits sont donnés sobrement avec le vocabulaire simple, précis du locuteur. Le style oral coloré parfois d’expressions en béarnaisOh Hilh de puta, mes qu’ès tot vriolet !», en basque, de mots  familiers  («on me les avait piqués») est retranscrit fidèlement avec ses interjections émotives («Oh ! Il y avait eu beaucoup de fusillés», «Oh ! c’était impressionnant»), ses répétitions (Non. Non, non, non»), donnant de la vie et du dynamisme au récit et aux dialogues.

Les souvenirs se croisent, se confirment, concordent et quelques fois s’infirment, se contredisent,   affinant toujours les connaissances de la narratrice pour son  plus grand plaisir  : «D’une rencontre à l’autre, les témoignages se précisent, des faits, des circonstances se confirment ou s’infirment. C’est un des charmes de l’enquête». Constituant une espèce de puzzle géant, ils disent la véracité des témoignages, collant fidèlement au ressenti et à la subjectivité de chacun.

 Immortaliser le passé

 Janette Ananos est une écrivaine (1), elle ne se revendique pas historienne : « N’étant pas historienne, je ne prétends pas écrire un ouvrage d’histoire ». C’est ce statut qui fait la richesse de son dense ouvrage et lui accorde un souffle émouvant et authentique. L’historien, lui, donne des détails sur un événement, montre comment se sont déroulés les faits, sans  révéler les souffrances intérieures, les pensées, les réflexions. Avec les témoignages proposés par Janette Ananos, le lecteur vit ce qu’ont vécu les témoins et les acteurs de la guerre. Il comprend leurs ressentis, leurs points de vue.  Il pénètre leur perception subjective, arpente les chemins qu’ils ont parcourus, retrouvant l’atmosphère de l’époque. Le lecteur vit l’Histoire. Il est CONCERNE. Sur les sentiers du refus est un magnifique et vivant travail de mémoire, un bel hommage rendu à tous les gens humbles du Bérétous, de la Soule :  des gens simples, discrets, cependant de véritables héros sortis de l’anonymat grâce à Janette Ananos. Il est important de ne pas les oublier. Leurs témoignages, leurs photographies, preuves d’authenticité qui nous permettent de les visualiser sont une façon de les immortaliser bien davantage qu’un simple nom gravé sur une stèle à laquelle ils n’ont même pas eu droit.

 (1) Deux autres ouvrages de Janette Ananos
Autour de madame Braoul
Rue Palliassère

 

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