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Les Amants de Jésus

20/07/2021 | Livres | 2 commentaires

Les Amants de Jésus
Paul Auer
Cherche Midi (2021)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Un ouvrage avant-gardiste

Les Amants de JésusPaul Auer entre en littérature avec Les Amants de Jésus, un ouvrage singulier et original au thème avant-gardiste liant foi et homosexualité dans lequel un compagnon de Jésus, un jésuite, un croyant sincère, en quête de lui-même, dévoile ses interrogations et son moi intime. Jeune religieux consacré, d’origine normande,  issu d’un milieu catholique traditionnel, installé depuis peu au Japon, n’ayant pas eu à rencontrer Jésus puisqu’il est « né  avec Lui », passionné de mathématiques (« Ne comptaient à mes yeux que les mathématiques, seule discipline où un trait décide de tout, y compris de l’absolu »), il décide de « raconter (s)on histoire » : « une aventure de onze ans ».

Dans une narration à la première personne, traversée de dialogues au style direct et de descriptions esthétiques,  le jeune homme  – dont le lecteur ne connaîtra le prénom que dans l’avant-dernier chapitre au moment où il accepte  qui il est : « Etre frère. Etre Victor » -,  évoque ses souvenirs, les met en scène, donnant à connaître le brillant univers intellectuel des Jésuites, dans le contexte social des années quatre-vingt/quatre-vingt-dix. Il  tisse  un ensemble de liens psycho-sociologiques introduisant le lecteur dans des lieux méconnus plus ou moins secrets. Le lecteur suit,  dans un roman que nous pourrions qualifier de roman de confidences ou même de confession, ses souvenirs, ses réflexions,  ses commentaires, ses ressentis intimes pas toujours évidents à révéler, soliloques afin de se connaître, de mieux se comprendre et indirectement de mieux comprendre les autres. Le jeune narrateur doté d’un grand sens de l’observation et d’un fort esprit critique, doué, intelligent, mais qui n’en a pas conscience,  craignant toujours de « ne pas être à la hauteur »,  bégaie comme, métaphoriquement,  sa vie bégaie.

 

Eglise, sexualité et non-dits

 En effet, le jeune religieux découvre progressivement  son attirance pour les hommes dans une église dont la position officielle condamne l’homosexualité. Alors qu’il a fait vœu de chasteté,  que dans la religion chrétienne le plaisir a pour unique but  la procréation ;  le désir, la sexualité l’obsèdent : « Je fixais les auréoles douteuses sur sa chemisette. La tache au niveau du téton. Avait-il la même au niveau du caleçon ? ». Voulant savoir si la recherche du plaisir solitaire est normale, il en quête les traces à la buanderie sur les sous-vêtements  (« je cherchais plusieurs fois par semaine les traces de rigidités laissées par la semence – pour me comparer aux autres (…) »),   tente de  poser des questions autour de lui :« Plusieurs fois, j’avais essayé de le questionner sur sa vie sexuelle, cherchant son aide et ses conseils dans un domaine où je me sentais perdu ». Mais il évolue dans un univers de mensonges (« De plus en plus fasciné par les petits mensonges et compromissions des uns et des autres (…) »), de non-dits, de silence. Tout le monde sait mais personne ne parle ou alors de façon détournée, sous le manteau.

Les années sida

 Pendant ces années où l’épidémie de sida sévit, Victor se met au service des autres comme le requiert sa mission de jésuite. Il  s’engage, ce qui est audacieux pour un religieux,  dans l’association Z  créée par Erik le compagnon du grand mathématicien décédé  Mackendrick,  admiré, pourquoi ne pas dire vénéré par le jeune jésuite. Dans cette association avant-gardiste « devenue une institution »  qui avait contribué  « à ouvrir aux usagers de drogues l’accès aux traitement de substitution, à permettre la vente libre de seringues dans les pharmacies, à élaborer la charte du  patient hospitalisé, et aiderait bientôt à la reconnaissance juridique des couples homosexuels », le jeune chrétien  aide et écoute les porteurs du VIH. Il  découvre cette terrible maladie et les angoisses hantant ceux qui craignent d’avoir été contaminés. Il plonge dans l’univers gay : les bars, les saunas qui ne sont pas, comme il l’imaginait, des lieux de débauche : « Je m’étais imaginé un monde de débauche, une explosion de perversions en tout genre sous une lumière crue ». Au contraire, ce sont des lieux où règnent le respect, la pudeur, la beauté. La beauté comme celle des jeunes hommes  aux corps sculptés, esthétiques rencontrés lors de ses pérégrinations.

L’acceptation

 Tout devient beau, délicat, tendre, pur,  joyeux  lorsque Victor rencontre Thomas :  « Nous parlions bas, nos gestes étaient chargés de délicatesse », « l’air de Paris semblait chargé de tendresse ». Victor ignorait que le corps nécessite, outre les soins d’hygiène, des soins qui mettent du baume au corps. Il découvre sa corporéité, le plaisir des soins corporels,  après avoir passé la nuit dans la chambre de Thomas : « Tout semblait doré à l’intérieur de la salle de bains, mais c’étaient mes yeux qui étaient pleins de sable (…) Je ne savais pas qu’il existait des savons pour le corps et des savons pour le visage. Je ne savais pas qu’il fallait utiliser une crème hydratante après la douche (…) Je ne savais pas qu’il fallait veiller aux premiers poils dans le nez et les oreilles (…) ». Thomas l’ouvre à la vie. Thomas, Toma, (« Thomas m’écrivit son nom sur le bloc-notes posé près du téléphone, et je lus toma ») le jumeau en araméen,  le double, le même et un autre. Thomas, – le prénom de celui qui crut après avoir touché les plaies du Christ -, permet à Victor de se découvrir, d’acquérir confiance en lui, de croire en lui-même. Grâce à Thomas, la vie de Victor devient autre.

Une écriture belle et sobre

 Dans un ouvrage solidement documenté sur l’univers des jésuites, à l’écriture  poétique, belle et sobre, dépourvue de toute volonté subversive malgré quelques substantifs familiers ça et là qui font dérailler le texte comme la vie du jeune religieux a déraillé, Paul Auer restitue l’ambiance spécifique  des milieux fréquentés par son personnage la ponctuant de noms de religieux, de scientifiques, d’écrivains, de chanteurs réels ou fictifs afin de mieux l’enraciner dans le réel. Outre les nombreuses références à la religion et à la vie religieuse logiques pour un narrateur jésuite, l’auteur use souvent d’un lexique ecclésiastique, de comparaisons, d’images ou de  métaphores religieuses  pour dire le réel ancrant ainsi le lecteur dans l’atmosphère où baigne le personnage : « je lisais tous les livres et les laissais me transpercer, comme saint Sébastien martyrisé », « mes biceps restaient indignes d’un vrai chrétien promis aux lions », « Hanslmeier avait été le second coup de dague dans sa chair, reçu sans un cri »… Au discours sur la religion se mêle un discours religieux. Des groupes ternaires lyriques mais  aussi  implicitement symboliques rythment continuellement, de façon quasiment obsessionnelle,  le texte.  La Trinité semble s’imposer. Sous les apparences règne la fidélité à Jésus.  Le narrateur reste sincère, fidèle à sa foi, allant jusqu’à remettre en cause son ordination par honnêteté à l’égard de l’église.

Le lecteur perçoit la réalité à travers les yeux du trentenaire qui donne à voir l’église de l’intérieur, son hypocrisie latente,  sans cependant  dénoncer, sans faire acte militant, prouvant simplement qu’être homosexuel n’empêche pas de suivre les  pas de Jésus. Dans ce bain de sensibilité religieux et aussi érotique,  l’humour est fréquent révélant le recul du jeune homme devant ses souvenirs pas si lointains. Sérieux, rigueur d’un esprit mathématicien et  sourires malicieux se tricotent ponctués  de nombreuses chansons (« La  mer, les étoiles et le vent / Depuis que je te vois sourire / Je ne les aime plus autant », « Il est là, sha-la-la, Jean-Paul II Yop-la – Boum c’est le chéri de ces dames »), de références  littéraires (Ulysse de Joyce avec le renvoi à Kinch/Dedalus avec qui le narrateur se compare au début de l’histoire, emporté par un sentiment de culpabilité au moment où il découvre son homosexualité), poétiques, cinématographiques (« La Fin du jour aussi, où Louis Jouvet (…) »,« Comme le Frioul de Pier Paolo Pasolini ») : des  souffles temporels joyeux et entraînants  dans l’univers spirituel. L’intertextualité profuse fait étinceler le récit.

 Les Amants de Jésus de Paul Auer est un roman lucide et novateur sur le thème de la sexualité et de l’homosexualité dans l’église catholique. Le clergé sait. Mais jusqu’à présent le silence était de rigueur. Paul  Auer, avec justesse, empathie et humour, dévoile ce qui était caché,  montrant que la sexualité n’a rien à voir avec la foi et la sincérité. 

2 Commentaires

  1. Auer

    La générosité et la précision de votre regard, votre sensibilité à l’écriture, me touchent au coeur. Merci infiniment pour ce texte qui est tout ce dont peut rêver un écrivain. Je suis bouleversé par votre lecture, Paul Auer.

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  2. Annie Forest-Abou Mansour

    Un grand merci Paul Auer pour ce sympathique commentaire.

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