Le prieur de Bethléem
Yasmina Khadra
Editions Flammarion (2026)
(Par Annie Forest-Abou Mansour)
Yasmina Khadra, écrivain dont la renommée mondiale se mesure aux innombrables traductions de ses ouvrages, vient de publier Le prieur de Bethléem, une oeuvre aux grandes qualités littéraires et humaines, confirmant s’il en était besoin, la puissance de son écriture percutante, esthétique et poétique.
Le souffle invisible de l’amour
Dans ce roman à tiroirs, véritable mise en abyme des terres saintes « où naquirent les religions de l’amour fraternel dont les Hommes n’ont de cesse de falsifier le message afin que les discordes jalonnent de charniers la marche inexorable du Temps« , le narrateur rappelle qu’ « Aucune forêt, aucun glacier n’a révélé un Isaïe, un Hûd ou un Baruch, tandis que les déserts d’Arabie et de Judée en ont fourni des dizaines aux tribus juives, aux peuplades du Nord et aux Bédouins ». L’ Amour émanant de celui que le narrateur nomme « le Grand Horloger », que les personnages appellent Dieu, circule comme un souffle invisible au fil des pages, comme une secrète espérance au milieu des ténèbres, comme une lumière ténue que ni la haine ni la barbarie ne parviennent tout à fait à éteindre. Wahid, un moine, né d’un père musulman et d’une mère chrétienne, y lit à voix haute son manuscrit intitulé Les Enfants d’Ammu Saber. L’auditeur est Alexandre Yakovlevoï, directeur des éditions La Seine à Paris. Le prieur l’a enlevé puis séquestré après qu’il ait refusé son manuscrit. Cinq chapitres, puis un sixième et un épilogue, composent le cadre narratif qui enchâsse l’histoire racontée par le ravisseur. Une histoire enchâssée comme dans Les Mille et une nuits, mais inversée : ici le narrateur est un homme, et son auditeur ne recouvrera la liberté qu’après avoir entendu le récit jusqu’à la fin et répondu à la question « pourquoi ? ».
Une écriture du refus de la haine
Les Enfants d’Ammu Saber est un roman multiple : roman philosophique, géopolitique et historique, roman de quête et d’enquête teinté de suspense et de mystère, un roman de formation aussi puisque le personnage principal découvre qui il est dans la violence subie : « En ce jour du 18 septembre 1982, j’eus onze ans (…) Je venais, surtout, d’être confronté à une fatalité plus implacable que mon statut d’orphelin : j’étais palestinien – c’est-à-dire un drame potentiel, un deuil en sursis, un agneau sacrificiel ! ». Il se transforme, évolue et pose sur le monde un regard de plus en plus lucide et sans concession. Il en saisit la violence et les contradictions avec amertume tout en restant humain, sans céder à la haine ni renoncer à sa bienveillance, même lorsque la rage l’étreint devant l’insupportable, devant l’horreur innommable et impensable – une petite fille atteinte d’une balle perdue, Ramzi, son jeune cousin, volontairement, délibérément, écrasé par un tank -, des atrocités monstrueuses de surcroît commises dans l’indifférence générale : « à Gaza, on lâche des bombes sur les points de ravitaillement sans que ça fasse tilt dans les esprits ». La trajectoire du personnage, qui demeure humain malgré l’inadmissible, s’inscrit ainsi dans un univers romanesque éclaté où se croisent lieux, voix et temporalités.
La fiction au service de la vérité humaine
En effet, ce roman polyphonique se déploie essentiellement entre Paris et sa région, entre Wadi Rum, Kerak, Amman en Jordanie, ainsi que Bassam en Palestine. En Jordanie se déroulent des faits incompréhensibles et extraordinaires, constituant pour le royaume hachémite une énigme « inconcevable et fort dérangeante ». A Paris, l’enlèvement de l’éditeur est un mystère : »Se volatiliser de cette façon n’est pas dans ses habitudes« . Quant à la Palestine, « terre d’asile pour les pèlerins du monde entier (qui) se transforma en terre d’exil pour les autochtones musulmans », elle apparaît désormais comme une terre dévastée, martyrisée et spoliée. Passée de la beauté et de la fraternité, – où toutes les religions vivaient en harmonie- , elle est devenue une « terre de larmes et de sang ». Dans ce roman original à la structure non linéaire, plusieurs destins se tissent. Au fil du manuscrit, c’est Wahid – enfant, adolescent puis adulte – qui donne à voir la réalité, tandis que la traversée des décennies de 1987 à nos jours tisse la mémoire du récit. L’Histoire et les faits sont vrais, la narration, elle, relève de la fiction, les personnages sont inventés. Pourtant, par le biais de monologues intérieurs, de dialogues, de descriptions, l’auteur fait passer la vérité des êtres humains, de leur vécu quotidien et de leurs souffrances. Il montre la tragédie subie par le peuple palestinien, essentiellement à travers la famille de Wahid, reflet de toutes les familles : « Chez nous, en Palestine, mourir de vieillesse relevait du quota intangible des trompe-la-mort. Les mitrailles qui nous fauchaient comme du blé, les obus qui nous ensevelissaient sous les éboulis de nos maisons, les drones que l’armée israélienne teste encore aujourd’hui sur nous afin d’améliorer leur efficacité, c’était cela la mort naturelle, pour un Palestinien« . Le père de Wahid meurt avant la naissance de son enfant : « Il s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment ». La jeune mère, « jolie comme une perle d’eau », sombre alors dans la folie. Les quatre enfants tendrement aimés d’Ammu Saber sont emportés les uns après les autres : Adem, le joueur de luth qui « rêvait d’aller en Egypte intégrer l’orchestre de Mohamded Abdelwahab« , Ramzi, Ashraf et Nesreen, l’unique fille qui « sentait bon comme une fleur au printemps« . Les morts, les blessés ne sont plus alors de simples chiffres anonymes, ce sont des êtres humains, avec un nom, un visage, une histoire, une vie, des rêves brisés, que le lecteur accompagne au fil des pages et auxquels il s’attache.
Une écriture toute en retenue
L’auteur expose les faits , les donne à voir, constate, sans dénonciation, sans commentaire ni emphase, avec une écriture toute en retenue où chaque mot est pesé : « La trentaine de familles qui se cramponnait encore à une terre aussi affligeante qu’infertile n’attendait rien des saints ni des martyrs. Elles étaient là, à l’écoute du lointain, les ballots prêts pour le repli ; au premier rugissement des pelleteuses, elles se remettraient en route vers d’autres points de chute jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul endroit où se poser ». Ce sont avant tout les personnages qui portent les discours, les convictions et les idéologies. A travers eux, le narrateur fait exister un village paisible où tous vivent ensemble dans l’harmonie, la bienveillance, la solidarité, la fraternité malgré la pauvreté et les difficultés : Zev, le juif palestinien, « juif autochtone », est l’ami de Saber, musulman, lui-même beau-frère d’une chrétienne. Tous appartiennent à une même humanité, au-delà des appartenances religieuses.
Le Prieur de Bethléem témoigne de la vie en Palestine depuis des décennies, région que « Le Seigneur a aimée avec une force telle que, de jalousie, une mer en est morte ». L’écriture de Yasmina Khadra colle au réel, mais ne s’apitoie pas, ne se passionne pas ; sobre et maîtrisée, elle est souvent empreinte de poésie. Celle-ci naît des sonorités, du rythme des phrases, de la beauté des images, transformant une réalité historique tragique en une expérience sensible et lyrique : « L’effroi et l’émoi cadençaient le pouls de nos saisons, nos jours ne ressemblaient à rien et nos nuits portaient le deuil de nos rêves« . Les rimes intérieures entre « effroi » et « émoi » créent une musicalité lancinante, concrétisation des émotions violentes secouant le quotidien des êtres. La personnification du temps à travers »Le pouls de nos saisons » donne au monde une dimension organique et souffrante. La métaphore du deuil , quant- à elle, suggère la mort de l’espérance. Tout est dit avec une délicatesse sensible et mélancolique. La douceur culmine dans les portraits, comme celui de Sandrine : « Elle avait une voix si jolie, des yeux verts si grands, et des cheveux bouclés d’un noir de jais qui, en lui cascadant sur les épaules , élevaient au rang des merveilles son visage translucide qu’ornait une bouche rose comme la vie de bienheureux ». Wahid idéalise la femme rencontrée ; les hyperboles et les comparaisons la transforment en apparition lumineuse presque irréelle. Dans ce monde dévasté par la violence, cette beauté fragile devient un moment de grâce précieux. Le personnage principal et l’écrivain choisissent le camp de l’espoir et de la vie : ils opposent au silence et au mutisme la parole, et à la barbarie une fidélité obstinée à la beauté et à l’humanité. Le Prieur de Bethléem est une élégante et émouvante façon détournée de dire un génocide qui se déroule actuellement sous les yeux de tous et dont les silences complices sont incompréhensibles pour tout humain digne de ce nom.
Bien au-delà du récit, ce roman émouvant et beau laisse dans l’esprit et le coeur du lecteur une empreinte durable dont l’écho résonne longtemps après la lecture et l’incite à méditer sur l’éphémère. En effet, tout n’est que Vanités : « rien en ce monde ne lui appartient, ni son âme qu’il sacrifie souvent à tort, ni la terre qui le fera poussière ».
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