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La femme qui a tué les poissons

16/01/2022 | Livres | 0 commentaires

La femme qui a tué les poissons
et autres contes
Clarice Lispector
Traduit du portugais (Brésil)
par Izabella Borges, Jacques et Teresa Thiériot
Illustré par Julia Chausson
Edition des femmes- Antoinette Fouque (2021)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

La femme qui a tué les poissons et autres contes Clarice LispectorGrande romancière brésilienne à l’écriture novatrice et éblouissante, amoureuse des mots, bouillonnante de vie, Clarice Lispector* (1920-1977),  dans ses nombreux ouvrages, emporte le lecteur dans des flux de conscience d’où surgit un monde souvent fantastique et étrange où l’irréel devient réel.

Une confession qui parcellise le moment de l’aveu

Dans  son recueil de contes, La femme qui a tué les poissons, le ton change tout en étant le même, ajoutant un  nouvel aspect à son oeuvre. La  voix  de  l’écrivaine  se tricote à la voix tendre  de la conteuse pour  enfants et à celle de la mère. Le « Je », « Je m’appelle Clarice », – la femme, la mère, l’écrivaine -, s’adresse à un « tu », Paulo (« Tu sais, Paulo »), son fils, et à un « vous », les enfants et les lecteurs en général. La narratrice propose de courtes histoires et, en même temps,  se confie,  demande pardon. Tout tourne autour de son « crime » annoncé dans le titre du recueil puis dans celui d’une nouvelle. Personne très  occupée, « c’est que je suis très occupée, parce que j’écris aussi des histoires pour les grandes personnes », elle a tué, étourdiment,  les deux poissons rouges que son fils lui avait confiés.  « Forfait » difficile à assumer, à avouer tellement les sentiments de culpabilité et de tristesse sont puissants chez cette amie et protectrice  des animaux. Elle reporte sans cesse l’explication de son « méfait »,  (« Pour l’instant je peux seulement vous dire que les poissons sont morts de faim parce que j’avais oublié de leur donner à manger. Plus tard, je vous en dirai davantage, mais ça sera un secret, seul vous et moi le saurons »), souhaitant ardemment que ses lecteurs la comprennent et la réhabilitent : « J’ai bon espoir qu’avant la fin de ce livre vous puissiez me pardonner ».  Cette confession qui parcellise le moment de l’aveu complet  ne semble pas un jeu littéraire. N’est-ce pas  une justification et/ou une catharsis  teintées de tendresse et d’humour ?

Entre réel et imaginaire

En toute simplicité, avec esprit et sensibilité, l’écrivaine convoque l’univers enfantin et animal dans ses différents contes, courts récits en prose  fondés sur son vécu,  illustrés, par Julia Chausson, de gravures épurées, suggestives, en noir et blanc, renvoyant en miroir, parfois avec malice,  sur les pages de droite,   à un thème ou un personnage de l’histoire. Clarice Lispector qui a toujours été entourée de nombreux animaux,  (« J’ai toujours aimé les animaux. Toute mon enfance j’ai été entourée d’animaux »),  a possédé ces lapins  (« Les deux lapins que nous avons eus à la maison étaient mes amis »),  ces canards (« Nous avons aussi eu deux canards achetés qui passaient la journée à nous courir après avec leur drôle de manière de marcher  ….»), ces singes, (« une petite saïmari, très douce et jolie »),  ces chiens …, héros de ses histoires, finement observés et décrits en quelques traits précis. Ses propos et son écritures prouvent combien elle  aimait  ses tendres compagnons. Elle use en effet  d’un vocabulaire hypocoristique insistant par exemple sur la fragilité d’un minuscule poussin en multipliant les adjectifs à la forte charge affective  : « Ce qu’on peut faire pour un poussin qui piaille et qui pleure parce qu’il veut sa maman c’est le prendre dans la main pour réchauffer son petit corps. Lorsqu’on le rend on sent son minuscule coeur frapper dans son corps doux et chaud. Sous leurs fines plumes on peut sentir les os tout fins de leurs côtes ». Plus loin, le substantif « frimousse » infantilisant, aux connotations affectueuses,  métamorphose, dans l’imaginaire du lecteur,   un moustique en charmant bambin  :  « Vous n’imaginez pas comment c’est la frimousse d’un moustique ».  Elle va même  jusqu’à  prier  Dieu pour qu’il sauve sa petite saïmari  malade : « Avant de dormir, j’ai demandé à Dieu de sauver Lisete ». Entrant en osmose avec ces différents animaux, elle  comprend leur ressenti, imagine leur raisonnement, leurs pensées : « « Joaozinho se dit : – Zut alors, je ne suis qu’un lapin blanc, mais je viens de flairer une idée tellement chouette qu’on dirait une idée de petit garçon ! ». Une extraordinaire empathie affective et  cognitive  perle dans tous ses récits,  créatrice d’une véracité sur laquelle la narratrice insiste :  « Je vous donne ma parole d’honneur que mes histoire ne sont pas des inventions : elles sont vraiment arrivées ».  En effet, ses histoires sont bien réelles  puisque  que les animaux évoqués ont existé, ont vécu les péripéties narrées. Mais elles sont aussi imaginaires car  transfigurées par l’écriture.  La narratrice personnifie ses amis à plumes et à poils. Elle les fait agir, parler, réfléchir en usant d’un vocabulaire  destiné aux humains :  « Cet-ami chien  de Bruno s’appelait Max. Ils étaient très amis et l’un invitait l’autre à déjeuner… », Laura, la poule « est mariée avec un coq qui s’appelle Luis. Luis aime beaucoup Laura, même si de temps en temps ils se disputent. De petites querelles de rien du tout ».  Les connaissant bien,  elle s’empare, pour les décrire,  du détail le plus expressif comme  le remuement du nez d’un lapin : « Sa façon de penser ses idées était de bouger son nez vite vite. Il fronçait et défronçait tant de fois son nez que celui-ci était tout le temps rose ». La narratrice, témoin des faits racontés, présente  souvent son récit à travers le point de vue des animaux,  produisant de la sorte un fort effet de réel. Dans « comme si c’était vrai »,  le locuteur est même un chien : « «Je suis un chien qui s’appelle Ulysse et ma maîtresse c’est Clarice. J’aboie mes histoires et Clarice – qui comprend le sens de mes aboiements – écrit ce que je raconte ». Dans tous ses récits,  en restant sur la ligne de crête, Clarice Lispector navigue avec habileté  entre la réalité  et l’imagination.

Des contes pour enfants

Sa galerie de portraits d’animaux pleine de couleurs et remplie d’émotions joyeuses ou tristes est essentiellement  destinée à des enfants.  Avec un style vivant et  enjoué,  à l’oralité marquée, avec quelques termes légèrement familiers  (« il en resta baba », « bisous »…) insinuant bien qu’il s’agit d’un discours oral,   Clarice Lispector dialogue comme une tendre mère ou une confidente (« Et vous comment vous vous appelez ? Dites-le doucement et mon coeur va l’entendre ») avec son jeune lectorat et l’implique dans ses récits.  Elle  s’adresse directement à lui : « Maintenant, je vais te raconter une histoire de singes un peu joyeuse et un peu triste », lui pose des questions : « Vous savez quoi ? », « Un autre animal naturel de chez moi, c’est … devinez. Vous l’avez deviné ? », « Vous aussi, vous avez du flair ? »,  l’interpelle, lui  donne avec simplicité la définition de mots complexes : « Le vétérinaire est un médecin qui ne soigne que les animaux », « Savez-vous ce qu’est une île ?  / C’est un morceau de terre entourée d’eau de tous les côtés », se mettant à sa hauteur : « nous avons pris un taxi pour arriver vite à l’hôpital des animaux ». Les nombreuses modalités exclamatives et interrogatives, véhicules de son émotion et de son ressenti, imprègnent le jeune lectorat et l’impliquent encore davantage. Elles l’accompagnent dans la découverte des animaux, êtres sensibles à aimer, à respecter, et l’incitent, plus ou moins par imitation,  à partager ces douces valeurs.

Dans tous ses contes, Clarice Lispector s’exprime avec une émotion vraie et intime,  avec tendresse et humour.  Son  humour brise le tragique de certaines histoires comme celle du chien Bruno, au nom complet peu usuel, peu habituel  pour un animal :  « Et le pire arriva : les cinq chiens punirent Bruno jusqu’à la mort. / Et c’est ainsi que Bruno Barberini de Monteverdi mourut pour toujours ».   Ce chien aimait tellement son maître qu’il en est mort. L’humour  empêche le récit de sombrer dans le pathos, source d’angoisse inutile pour de jeunes enfants. Il interpelle  le lecteur et  lui permet d’entrer en connivence avec la narratrice qui, ne se prenant pas au sérieux, passe d’une espèce d’autodérision dans la chute de la nouvelle sur son lapin blanc ( « Moi je ne vais plus froncer mon nez parce que j’en ai marre, mon chéri, de ne manger que des carottes ») à l’amusement : « J’ai une amie qui a un chien qui aboie tellement et si fort que j’ai eu envie d’aboyer en réponse ». Elle s’amuse et amuse ses petits lecteurs tout en, cependant,  les faisant  réfléchir.  La récurrence de courtes digressions, de rapides commentaires possède, en effet,  un aspect didactique donné de façon ténue, sans s’appesantir,   avec une complicité presque maternelle.  Elle dit au passage l’antiracisme : « Je ne me rappelle pas quelle était sa race parce que cela m’est égal, j’aime toutes les races humaines et animales»,  donne des conseils : « chaque fois que vous vous sentez tristes, c’est-à-dire , seuls, allez voir quelqu’un à qui parler »,  fait référence à la notion de respect (« J’ai beaucoup de respect pour les garçons et pour les les fillettes et c’est pour ça que je ne les trompe jamais »). Reconnaissant la sensibilité et l’intelligence des animaux, elle montre que la frontière entre l’homme et eux est mince : « en plus d’être des gens, nous sommes des animaux. L’homme est l’animal le plus important du monde, parce qu’en plus de sentir, l’homme pense, prend des décisions, parle. Le animaux parlent sans mots ».  Elle  insiste sur l’amour gratuit des chiens : « Le monde des  chiens est tellement rempli d’amour à donner, et ils le donnent gracieusement ». Le recueil de Clarice Lispector donne à penser les animaux, le réel et indirectement les humains et le monde en abordant des thèmes essentiels comme  l’amour, l’amour maternel (« Une autre de mes amies avait un chienne (…) C’était une mère parfaite ! Elle s’occupait toute seule de ses chiots (….) apprenait à ses enfants à courir et à jouer »), la vie, la mort, Dieu, révélateurs de sa vision du monde.

Cette écrivaine,  en profonde empathie avec ses lecteurs et avec les animaux, appréhende la vie avec sensibilité et humanisme. Dans La femme qui a tué les poissons, l’autrice, tout à la fois femme et mère,  se dévoile sans fards, s’adaptant  au niveau de lecture des enfants sans nuire à l’aspect littéraire de son ouvrage.  Et les traducteurs, Izabella Borges, Jacques et Teresa Thiérot, font passer avec brio la vision du monde de Clarice Lispector, ses valeurs, sa culture et l’esthétique de son écriture.

D’autres ouvrages de l’écrivaine :

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