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Ferdaous, une voix en enfer

18/02/2022 | Livres | 0 commentaires

Ferdaous, une voix en enfer
Nawal El Saadawi
Traduit de l’arabe par Assia Djebar et Essia Trabelsi
Préfacé par Assia Djebar
des femmes-Antoinette Fouque (2022)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Ferdaous, Une voix en enfer La voix de la révolte

 Ferdaous, une voix en enfer  relate  une histoire à l’intérieur d’une autre histoire ayant pour décor la campagne égyptienne, le Caire, les bords du Nil, le cadre restreint et clos d’une prison pour femmes. L’espace  se resserre  autour de  Ferdaous, l’héroïne éponyme du roman de Nawal El Saadawi ,  emprisonnant  cette jeune femme avide de liberté. Cet ouvrage au titre oxymorique (« Ferdaous » signifie « paradis » en arabe)  est l’histoire  de la descente aux enfers réelle et symbolique d’une femme égyptienne dans les années soixante-dix, c’est  aussi une plongée dans un univers masculin violent et hypocrite, dans une société où la femme réifiée n’a pas droit à la parole. Mais la voix de Ferdaous résonne, se fait entendre au-delà de sa mort : « Elle disparut à jamais. Mais sa voix continua à résonner à mes oreilles. Elle secoue mes oreilles, elle secoue ma tête, elle secoue la cellule, la prison, les rues, elle secoue le monde entier ».  Sa voix ne tremble pas. Elle dit, elle dénonce, elle accuse. C’est la voix de la liberté et de la vérité. En ce sens elle effraie : « J’ai tué en révélant la vérité, non en me servant d’un couteau. Ils n’ont pas peur du couteau, c’est la vérité qui les terrifie ». Cette voix féminine est un outrage pour une société patriarcale traditionnelle et conservatrice.

Des propos rapportés

Dans le roman fondé sur le réel  de Nawal El Saadawi ,  Ferdaous, une voix en enfer, paru en Egypte en 1975,  réédité en poche par les éditions Des femmes-Antoinette Fouque en 2022, une psychiatre rapporte les propos de Ferdaous. Elle l’a rencontrée quelques années plus tôt dans une prison où elle se rendait « pour étudier la personnalité des détenues, accusées de délits divers ». Au moment où la narratrice écrit, Ferdaous n’est plus, exécutée par la prétendue justice des hommes.

 La transgression des interdits

Ferdaous, d’abord petite fille excisée, puis adolescente victime d’inceste, femme maltraitée, battue, fuit l’oppression masculine en devenant une prostituée de luxe, disposant enfin d’elle-même et de son corps : « Combien d’années de ma vie se sont écoulées avant que je ne dispose de moi-même et mon corps ? ». Belle, intelligente, cultivée, après avoir subi la violence des hommes,  elle prend sa revanche en  les faisant payer, en choisissant ses clients dans une société où la femme ne peut choisir et décider. Elle transgresse les interdits, les tabous sociaux et religieux.

 La volonté de réussir brisée

 Cette enfant de la campagne, fille d’un « paysan pauvre qui ne savait ni lire ni écrire » voulait  réussir. Cependant son oncle, qui l’héberge au Caire après le décès de ses parents, ne l’envoie qu’au lycée, ne pouvant  financer des études universitaires  à cette  adolescente  intelligente, ambitieuse, pleine de rêves :  « Je m’imaginais que je serais plus tard médecin, ou, ingénieur, ou avocate, ou juge ».  Il l’ouvre cependant à la culture mais il abuse aussi d’elle. Feignant la lecture, il se livre en effet  à des attouchements sur l’innocente fillette (« Soudain la main de mon oncle paternel, assis tout près en train de lire, se mouvait discrètement, de derrière le livre, et venait me toucher le pied. Sans tarder, rapide, prudente et tremblante, elle montait ; à  chaque pas perçu de la maison elle se retirait, puis revenait brutalement dès que le silence se rétablissait ») puis, plus tard, abuse d’elle.  La culture, le statut social, la profession, les liens de parenté,  la religion n’empêchent pas la perversité  masculine dans les sociétés androcentriques. Même ceux qui semblent progressistes, comme le syndicaliste,  méprisent la femme. Ensuite l’oncle  marie Ferdaous à un vieillard repoussant (« Il venait de dépasser la soixantaine et je n’avais pas atteint mes dix-neuf ans. Sous sa lèvre inférieure, il y avait un grand kyste, avec un trou au milieu, qui, certains jours, demeurait sec, mais d’autres fois laissait perler des gouttes d’un liquide rouge sang ou d’un blanc jaunâtre comme le pus »), avare et violent. Alors qu’une fois de plus, son mari la bat violemment (« Une autre fois il m’a tellement frappée avec son gros bâton que j’ai saigné du nez et de l’oreille. J’ai fui sa maison (….) J’ai couru dans la rue, avec mes yeux enflés et des bleus sur mon visage »), elle  fuit, tente de se réfugier chez son oncle. Mais l’épouse de ce dernier justifie la violence maritale en se fondant sur l’interprétation islamiste d’une religion mal comprise : « Justement a rétorqué la femme de mon oncle, tout homme qui connaît la religion parfaitement frappe sa femme, parce qu’il sait cette vérité : la religion lui permet de corriger sa femme, et la femme vertueuse ne doit pas se plaindre de son mari, il lui est seulement demandé une soumission complète ». Ferdaous s’échappe à nouveau et se réfugie dans la rue. Une entremetteuse empathique Chérifa Salaheddine la protège un certain temps, lui donne confiance en elle avant de l’introduire dans l’univers de la prostitution.

Un être de fuite

 Chaque fois que les événements se retournent contre elle, Ferdaous n’a pas d’autre choix que de fuir, d’errer dans les rues, s’appropriant de la sorte un espace public réservé aux hommes. Ferdaous est un être de fuite. Elle ne peut que s’échapper pour tenter de préserver sa liberté, son intégrité physique, son indépendance. Mais la fuite n’est qu’une illusion. Après l’avoir considérée comme un refuge (« La rue est devenue mon refuge »), elle comprend qu’elle ne peut rien attendre de la rue : « je n’attendais rien de la rue ».  Elle ne peut lutter contre son destin de femme dans cette société égyptienne. Finalement elle s’échappe définitivement dans la mort imposée mais acceptée.

 Le désir de respectabilité

Au « je » présent de la psychiatre se substitue le « je » passé de Ferdaous.  Dans un face à face, l’une parle, l’autre écoute. Ferdaous qui a vécu  l’histoire narrée, la revit avec les yeux de la mémoire, donnant son point de vue.  Le lecteur perçoit la jeune femme à travers ses propos, la vision de la narratrice et des personnes  rencontrées. Il n’y a pas vraiment de descriptions de Ferdaous.  Il est  surtout question de l’effet qu’elle produit sur les autres. Avec  tout un art de la litote, la narratrice suggère ainsi sa force morale,  sa beauté, son élégance, sa distinction. Ferdaous n’est jamais vulgaire. Elle ressemble à une dame de la haute société :  « J’étais une femme qui ressemblait à toutes les dames honnêtes de la haute société. Mes cheveux étaient coiffés par un coiffeur spécialisé dans la clientèle de la haute société. Mes lèvres étaient peintes d’une façon discrète qui ne trahissait aucune provocation, mais qui ne la dissimulait pas ; mes yeux étaient soulignés d’un trait distingué, qui exprimait à la fois l’appel et le refus. J’étais comme l’épouse d’un haut fonctionnaire de la bonne société ». Il y a chez cette femme intelligente et cultivée un compréhensible  et quasi obsessionnel désir de respectabilité.

Pour acquérir cette respectabilité, Ferdaous abandonne la prostitution pendant quelques années afin de  travailler, pour un médiocre salaire, dans une entreprise, mais elle se rend vite compte que le travail n’apporte pas le respect : « Après trois ans passés dans cette société, j’ai pris conscience de ce fait : du temps où j’étais prostituée, je jouissais d’une respectabilité plus grande que n’en obtenait l’ensemble des employées de cette société, moi comprise ».  Seuls les hommes et ceux qui possèdent beaucoup d’argent sont respectés : « L’honneur nécessite toujours beaucoup d’argent ». L’argent aplanit toutes les difficultés : « je préfère, à chaque fois que je donne mon corps, le donner pour un prix élevé ; et pouvoir avec ma fortune engager autant de serviteurs que je désire pour laver mes vêtements, cirer mes chaussures, payer l’avocat qui défendra ma réputation, le médecin qui me fera avorter, le journaliste qui publiera ma photo et donnera de mes nouvelles ».  Derrière le vécu de Ferdaous apparaît la société égyptienne  contrastée, hiérarchisée, sclérosée : sa richesse et sa misère (« les piétons portaient des habits usés, des chaussures aux semelles éculées. Ils avaient des visages amaigris, des yeux flétris, le regard alourdi par les soucis, envahi par une sorte de deuil. Ceux qui circulaient en voiture par contre avaient des épaules larges et bien en chair, des visages joufflus (…) »), ses injustices, ses travers, la condition de la femme, le harcèlement sexuel.

Une œuvre littéraire

Cependant Ferdaous, une voix en enfer n’est pas qu’un témoignage et la dénonciation d’une société machiste et dominatrice, c’est aussi une œuvre littéraire aux motifs récurrents poétiques et symboliques. Des répétitions de thèmes, des reprises de phrases, de dialogues, de descriptions interrompent le récit, créant un tempo musical lyrique émouvant, matérialisation de l’oppression ou des échappées vers un ailleurs. La répétition du ressenti du lourd corps masculin, de la vue de ses ongles sales (« J’ai senti une lourdeur sur moi, un mouvement de doigts avec des ongles noirs, une respiration haletante, une sueur collante et infecte(…) »), révèle la douleur physique et morale des rapports sexuels subis. Le retour du mur qui bloque soudain la vue (« L’obscurité s’est dissipée pour laisser voir un petit mur à l’entrée de la cour, qui me faisait face, un mur de la taille d’un homme et sans enduit. Il me sembla qu’il venait d’être construit (…) ») lorsque la lycéenne quitte le lycée, lieu d’apprentissage porteur de joie, ou lorsqu’elle abandonne son travail, lieu du possible accès à la respectabilité, (« L’obscurité s’est dégagée pour laisser voir le mur de briques, face à l’entrée de la cour. Un mur bas de la taille d’un homme et sans enduit ; il me sembla qu’on venait de le construire à l’instant ») concrétise la liberté entravée. En revanche, les  mêmes yeux surgissant constamment devant elle lorsqu’elle regarde un visage, le plaisir-douleur qui accompagne cette vision, ne sont-ils pas un retour vers la vie intra-utérine, (« J’ai vu devant moi deux cercles d’un blanc vif au milieu desquels des cercles d’un noir intense me regardaient. Et à chaque fois que je les fixais, leur blanc s’intensifiait, leur noir s’avivait comme si la lumière les inondait,  jaillie d’une source magique inconnue qui ne se trouverait ni sur cette terre, ni dans le ciel » / (C’était comme un vieux rêve : plutôt comme un souvenir vieilli qui datait d’avant ma naissance (….) un plaisir confus s’est emparé de mon corps et il ressemblait à la douleur (…») ), la mémoire d’avant la naissance et ses empreintes heureuses et douloureuses suivant le ressenti maternel ?  Les cercles devenant de plus en plus lumineux, s’amplifiant à l’infini (« Plus je les fixais, plus le noir et le blanc s’élargissaient. Les cercles s’étalaient. Le noir grandissait jusqu’aux dimensions de la Terre ; le blanc resplendissait jusqu’à paraître le disque même du Soleil ») ne sont-ils pas le  symbole d’un lien intergénérationnel féminin, d’une solidarité féminine lumineuse et chaleureuse qui s’élargit vers la liberté  en acquérant progressivement de la visibilité en un grandiose mouvement cosmique. La  lumière étant signe du bonheur dans l’ouvrage. Chaque fois que Ferdaous éprouve un sentiment d’enchantement, le cadre environnant s’ouvre et  s’illumine : « La nature, devant moi, devenait plus vaste, le soleil étincelait : toutes les choses brillaient d’une lumière étrange. La foule devant les toilettes communes a resplendi sous mon regard, les yeux des voyageurs de l’autobus ne paraissaient plus jaunâtres de fatigue, mais rayonnants. Dans le miroir, mes yeux se découvraient une lueur magique (…) ».

 Pour Nawal El Saadawi, féministe engagée, l’écriture est une arme acérée.  Mais Nawal El Saadawi n’est pas seulement une autrice à l’oeuvre réaliste et dénonciatrice.  Avec des schémas narratifs récurrents,  la constante de mêmes motifs au sein de l’ouvrage, un tempo lancinant et vibrant, jouant avec la lumière et l’obscurité, avec les différentes sensations,  elle va au-delà du réel et le transfigure en nous livrant sa vision poétique de l’univers. Son œuvre sombre  s’éclaire de l’intérieur montrant sa confiance en la vie et en l’avenir. Ferdaous, une voix en enfer  est un ouvrage avant-gardiste et esthétique qui subit  avec maestria l’épreuve de la traduction  d’Assia Djebar, de l’Académie française,  et d’Essia Trabelsi.

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