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Complaisance : Ascension en orthopédie – Complaisance : Hôte à vie

3/11/2025 | Livres | 0 commentaires

Complaisance
Ascension en orthopédie
Complaisance
Hôte à vie

Simona Sora
Traduction du roumain et préface par Florica Courriol des femmes Antoinette Fouque (2025)
Avec le soutien de l’Organisation internationale de la francophonie

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Complaisance : Ascension en orthopédie - Complaisance : Hôte à vie Une structure originale

Présenté sous la forme d’un diptyque inversé, Complaisance, de Simona Sora, traduit du roumain par Florica Courriol, est un roman déroutant, original et novateur. Il se distingue par sa structure singulière : deux couvertures opposées, un titre commun et deux sous-titres, Complaisance. Ascension en orthopédie et Complaisance. Hôte à vie. Le lecteur, après avoir lu la première partie, doit retourner le livre pour découvrir la seconde.

Les apparences et la réalité

Un livre, deux romans : le premier se déroule en Roumanie sous la dictature de Ceausescu, le second en Suisse dans les années 1990. La protagoniste, Maïa, âgée de vingt ans et passionnée de littérature, est, dans la première partie, une jeune infirmière instrumentiste dans le bloc opératoire du docteur Negru, « un Don Juan  qui avait pris toutes les filles du bloc opératoire et de l’ATI, l’une après l’autre ». Quelques années plus tard, en exil, Maïa vit en couple avec un géologue, Grégoire, et travaille comme soignante dans une maison gériatrique médicalisée, « Dernière chance » où les patients sont qualifiés « d’hôtes à vie ». Deux univers que tout semble opposer au premier abord –  l’un à l’Est, l’autre à l’Ouest – mais  qui révèlent, en profondeur, des similitudes troublantes : dans les deux sociétés dominent des routines immuables et étouffantes (« Il était clair que la routine de ce vieil établissement suisse, détaillée en heures, en minutes et secondes, devait de toute façon devenir la sienne »), des normes rigides (« A La Chance, les choses étaient claires, nettes, (…) : rapport-toilette-petit déjeuner-médicaments-exercices personnalisés-déjeuner-sortie-départ. Tout cela en étapes réglées à la minute, selon des obligations et des interdictions qui ne se discutaient pas »), une oppression sociale, le mensonge et une hypocrisie tenace. Dans les deux récits, la jeune femme se trouve confrontée à un interrogatoire : d’abord pour avoir découvert un fœtus dans une société où l’avortement, bien que légalement interdit, demeure une pratique courante dissimulée par l’hôpital lui-même ;  ensuite pour avoir tenté de réanimer un homme en fin de vie : « Pourquoi ressusciter un hôte de quatre-vingts ans qui laisse un testament en faveur de ces organismes ? ». La naïve Maïa découvre peu à peu le double discours des institutions, prises entre morale officielle et pratiques dissimulées.

Une hyper-érotisation du milieu hospitalier

L’ouvrage explore avec finesse la complexité du psychisme des êtres, de leurs relations et des situations révélatrices de deux sociétés différentes mais proches par l’hypocrisie sociale, le mépris des médecins à l’égard du personnel féminin, réduit, dans la première partie, au rang d’objet de désir : « La vitre (donnant accès à la douche) laissait parfaitement distinguer la silhouette de la personne qui était à l’intérieur, c’était un véritable écran érotique pour les médecins présents dans la salle de garde dont les fenêtres se trouvaient à l’exact opposé ». L’hôpital apparaît comme un huis clos étouffant et terne où s’entrelacent le sexe et la mort (« … cette ambiance d’hyper-érotisation dans la proximité glaçante de la mort »), où le corps féminin, voué à soigner, devient à la fois instrument de soin et de convoitise. Avec un humour mordant, la narratrice pousse son observation jusqu’à la caricature, décrivant l’hôpital comme un univers où la pulsion masculine envahit même les espaces les plus intimes : « On voyait souvent de cette pièce, sur la gauche, un observateur placé là par le plus pur des hasards, quelqu’un qui était fasciné par ce spectacle érotique inespéré dont la scène était la douche des infirmières, un spectateur qui se frottait voluptueusement au radiateur froid ». A travers de nombreuses scènes satiriques («… Dumas qui administrait  l’anesthésie, les yeux rivés sur Carina et sur tout ce qui portait jupe dans la salle »), Simona Sora met en évidence l’obsession sexuelle habitant ces médecins, incapables de dissocier le corps féminin du désir et du plaisir (« c’était le sexe pour le plaisir »). Cette déviance du regard médical révèle la perversion d’un univers où le désir et la jouissance priment sur la morale. Cette peinture ironique et suffocante du milieu hospitalier prépare le contraste avec la seconde partie du récit où se dessine une autre forme d’aliénation, plus subtile mais tout aussi révélatrice des rapports de domination.

Un regard littéraire, historique et sociologique 

Dans les deux univers, la même absurdité s’impose. A travers les expériences de Maïa, Simona Sora dénonce les travers du monde du travail et les dérives des sociétés de l’Est comme de l’Ouest. Une subtile alchimie entre l’écriture et l’imaginaire, l’imaginaire et le réel, donne naissance à un réalisme sociologique singulier. Ce roman, rédigé à la troisième personne mais proche du monologue intérieur, tisse dans un flux de mots une narration mêlant focalisation interne et regard omniscient. Les paroles souvent opacifiées par des détours et des digressions, alternent entre passé et présent, souvenirs d’enfance et vécu de l’adulte, multiplient des questionnements sans réponses et laissent émerger des êtres complexes, mystérieux, difficiles à saisir – à l’image de ceux de  la vie réelle que l’autrice  campe en quelques traits précis et vivants, permettant au lecteur de les imaginer : « Elle n’était que rondeurs dans son costume blanc à pantalon, son visage laiteux, ses lunettes rondes collées à son front ». Cette fiction, d’une rare justesse, allie la précision du regard littéraire, sociologique et historique à l’authenticité de l’expérience humaine. L’écrivaine donne à lire les débats intérieurs de son personnage et rend sensibles, à travers la description minutieuse des lieux, des gestes du quotidien et du travail, les fractures morales et sociales d’une époque.

Parallèlement, en convoquant les mythes, les légendes, les contes et les comptines enfantines, ancrés dans les souvenirs d’enfance de Maïa, relevant d’une forme de mises en abyme entre mémoire et imaginaire, narration dans la narration, elle plonge le lecteur au coeur de l’âme roumaine, dans un univers à la fois onirique et poétique – parfois hermétique pour les lecteurs non-roumains, mais admirablement éclairé par la préface de Florica Courriol. Le roman réunit ainsi un regard sociologique d’une grande justesse et une dimension poétique et symbolique qui en amplifie la portée. Cette écriture, à la fois réaliste, – voire crue dans certaines descriptions  de scènes « d’accouplement brûlant »…–   et poétique,  agrémentée d’humour, accompagne étroitement le parcours de Maïa et traduit ses tensions intérieures. A travers elle se révèle, en filigrane, sa quête de liberté.

La même complaisance à l’Est et à l’Ouest

En Roumanie, Maïa rêve de liberté, de fuite d’un pays qui réglemente et contrôle tout. En Suisse, elle se heurte aux mêmes contraintes et doit une fois encore faire des concessions : « …en Suisse, il fallait être d’accord ou se persuader qu’on l’était ». L’Est comme l’Ouest apparaissent soumis à une même forme de complaisance, que Maïa finit peu à peu par accepter, tandis que le sens qu’elle donne à ce mot évolue au fil du temps. Partout, elle se trouve confrontée à la même exigence de conformité, celle d’un monde désenchanté où dévier de la norme revient à s’exclure.

La lecture et l’écriture ouvertures vers la liberté

Complaisance est un magnifique et esthétique ouvrage au souffle souvent poétique donné par des répétitions lexicales lancinantes (« Il eut suffi qu’un douanier… », « Il aurait suffi que le train… », « Il aurait suffi que le vendeur… »…) concrétisations d’un univers de manque et de recommencement où le conditionnel devient le lieu du possible inachevé. A ces reprises s’ajoute la récurrence de certains motifs – la poupée, le fœtus – qui tissent une circularité narrative et symbolique, accentuant l’impression d’un monde clos et claustral. Tout est vanité finalement dans cet univers :  la fuite se révèle illusoire. Le geste répété de Maïa, – la serviette parfumée posée sur son visage, refuge imaginaire des effluves olfactives pour échapper à la pesanteur du réel –  en est une belle métaphore. Présent au début de la seconde période (« Lorsqu’elle n’en pouvait plus, elle sortait de sa poche une serviette au parfum de fleur indéfini et se la collait sur le visage. Pendant quelques minutes ce parfum la transportait où elle voulait »), il clôt le récit sur l’idée d’un enfermement existentiel dont aucune fuite n’est véritablement possible : « Combien de temps pourrait-elle résister encore ici ? Autant qu’elle pourrait résister là-bas, dans sa Transylvanie natale, peut-être. Elle fouille dans la poche de sa tunique blanche, en extrait une serviette humide imprégnée d’un parfum floral indéfini et se l’étale sur le visage ». La composition en diptyque inversé du roman renforce l’effet de circularité : à l’image du geste répété de Maïa, Complaisance  se referme lui-même enfermant son héroïne et le lecteur dans un cycle sans issue. Seules la lecture et l’écriture ouvrent une brèche fragile mais essentielle vers la liberté.

Il reste encore tant à dire sur cet ouvrage d’une richesse inépuisable, que seul le lecteur attentif saura pleinement découvrir et goûter.

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