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Brasileiras

12/07/2026 | Livres | 0 commentaires

Brasileiras
Voix, écrits du Brésil
Maryvonne Lapouge-Pettorelli et Clelia Pisa
des femmes Antoinette Fouque (2026)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Brasileiras, Maryvonne Lapouge-Pettorelli et Clelia Pisa Entre témoignages et littérature

Vingt-six voix féminines, entrecoupées d’extraits de textes littéraires et poétiques, composent l’original recueil, Brasileiras, paru en 1977, puis réédité par les éditions des femmes Antoinette Fouque en 2026. A travers les entretiens menés par Maryvonne Lapouge-Pettorelli et Clelia Pisa, vingt-six femmes vivant dans un pays sous dictature militaire depuis 1964 (jusqu’en 1985), à qui le silence est imposé par la censure de l’Etat, donnent à entendre leur vécu et leurs expériences ; le personnel s’ouvrant au général et éclairant par-delà les trajectoires individuelles la condition féminine au Brésil et les enjeux de la société.

La condition des femmes dans un pays dominé par les inégalités

Nées dans les années 1930/1940 et issues de milieux sociaux très divers, ces femmes permettent de mieux comprendre la situation des Brésiliennes dans un pays « passé de l’ère agraire à l’ère postindustrielle en quelques décennies ». Afin de ne pas alourdir notre propos, nous nous limiterons, dans un premier temps, à citer seulement quelques figures parmi les vingt-six présentées par les autrices pour donner un aperçu de leur diversité : Rose Marie Muraro, éditrice et écrivaine, dont les parents étaient de riches industriels, Branca Alves, universitaire, « pionnière dans le Mouvement des femmes« , née dans une famille traditionnelle de la haute bourgeoisie, Carmen da Silva, écrivaine et journaliste, issue d’une famille aristocratique ; une boia-fria dont le témoignage est retranscrit dans sa forme originale (1) ; Carolina Maria de Jesus, poétesse noire, qui de « simple domestique (…) s’est trouvée propulsée au sommet de la gloire ». Nous ajouterons à cette liste, Norma Bengell, une actrice ; N.B., une prisonnière ; Clarice Lispector, présentée comme l’autrice brésilienne  » la plus importante d’aujourd’hui » ; Nelida Pinon, grande écrivaine, elle-aussi, membre de l’Académie brésilienne des Lettres… Qu’elles soient féministes engagées ou qu’elles se découvrent progressivement féministes, toutes ces femmes donnent à entendre la condition des Brésiliennes dans un pays dominé par les inégalités sociales, le racisme (une femme noire au début du XXe siècle n’a pas d’état civil ! ), où les rapports entre les genres sont largement hiérarchisés en faveur des hommes tant dans la sphère familiale que professionnelle. Le mariage, exigeant la virginité, constitue la norme sociale dans les mentalités et s’inscrit dans un modèle patriarcal qui confère à l’homme une position dominante au sein du couple. Comme l’explique Rose Marie Muraro : « Mon mariage s’est déroulé en effet comme tous les mariages classiques, où la femme est traditionnellement sacrifiée, où la figure dominante est celle de l’homme ». Le travail féminin est mal perçu : « Le vieux préjugé selon lequel une femme qui travaille hors de chez elle est certainement un peu putain a la vie dure ». Les femmes doivent lutter pour s’imposer dans le monde du travail marqué par le cynisme, où le patronat contourne les lois qui leur sont favorables. La femme est considérée avant tout comme un corps esthétique, (« ce qui me choque, c’est que quel que soit ton talent, aussi bonne actrice que tu sois, si tu veux que ça marche, il faut que tu montres ton corps ». Norma Bengell), ses compétences et son talent ne sont pas perçus. A ces discriminations sexistes et professionnelles s’ajoutent, pour les créatrices, les contraintes imposées par le contexte politique.

La création et la censure

Durant ces « années de plomb« , les créatrices ; – écrivaines, cinéastes, dramaturges -, se heurtent à la censure. Parlant de ses ouvrages interdits, Rose Marie Muraro indique que : « Ces deux livres ont été jugés immoraux mais on n’a pas pu les déclarer subversifs parce que jamais je ne prône la lutte armée ». Comme le raconte Ana Carolina Teixera Soares, « Tu es obligé pour figurer dans un festival de passer par la censure. Si tu ne franchis pas cette barrière, ton film est un film mort ». Mais si la censure constitue un obstacle majeur à leur reconnaissance, elle ne met pas un terme à leur création. Les femmes persévèrent en faisant du détour une véritable stratégie de résistance : elles déplacent leur discours, jouent avec les implicites, choisissent des formes d’expression indirectes afin de contourner les interdits et de continuer à s’imposer dans l’espace culturel. Carmen da Silva explique : « en acceptant de me charger de cette tribune (…) j’ai dû prendre d’infinies précautions (…) J’ai dû oeuvrer pendant huit ans avant de pouvoir introduire le mot ‘féminisme’ dans un article ». En acceptant de composer avec les contraintes imposées par leur hiérarchie et par l’Etat, les femmes parviennent à maintenir leur présence dans l’espace public et à diffuser, progressivement, leurs idées. Chaque concession prépare la possibilité d’une parole plus libre et aussi d’un corps plus libre. Elles abordent des thèmes longtemps tus, tels que leur sexualité, le désir (« si un homme (…) se plaint du manque de relations sexuelles, tout le monde trouve ça normal… Alors que si c’est une femme qui le fait, c’est reçu comme une aberration ».N.B), le plaisir. Elles dépassent les tabous et s’affranchissent des a priori culturels, du poids d’une éducation traditionnelle. Et elles prouvent que la liberté vient de l’indépendance économique : « Le fait que je travaille m’a permis de garder une certaine autonomie par rapport aux miens » (N.B.), « dès que tu perds ton indépendance économique, tu deviens esclave » ( Ruth Escobar). Mais cette quête d’émancipation ne se limite pas aux dimensions sociale et économique : elle passe également par une remise en question du langage lui-même.

Une réflexion et un travail sur la langue

Les écrivaines réfléchissent en effet à la langue et à l’écriture. Myriam Campello souligne que le langage actuel est « totalement imprégné de valeurs masculines, marqué par toute une conceptualisation masculine ». Elle appelle ainsi de ses voeux non seulement une langue capable d’exprimer davantage l’expérience féminine, mais aussi une langue proprement féminine comme le souligne Walnice Nogueira Galvao,  » (…) pas imiter le discours masculin, mais bien – et combien ! -inventer un discours autre, le discours féminin ». Par ailleurs, les extraits des oeuvres littéraires et poétiques, glissés entre les interviews, mettent en lumière la modernité de l’écriture des autrices. Ces femmes sont novatrices tant dans leur manière de vivre (célibataires ou divorcées…), leur façon d’enseigner (Heloia Buarque de Hollanda dit : « Pour mes cours, j’ai une façon de procéder un peu différente de ce qui se pratique habituellement. Dans l’une des facultés où j’enseigne, une fois sur deux, je remplace le cours par des travaux pratiques (…). J’emmène les élèves travailler chez moi (…) Et cette façon de travailler en équipe les uns chez les autres crée une relation, plus libre, moins hiérarchique »), que dans leur façon d’écrire. Les poèmes de Leila Nicollis d’un réalisme cru, nomment le corps sans détour, « morve« , »membre flasque », « vagin« , et en brisant l’érotisme attendu (« quand du bout de mes doigts de pied / je commence à caresser / et à flatter ton membre flasque »), dévoilent une critique sociale des performances sexuelles masculines. Carolina Maria de Jésus montre le paysan au travail et dénonce l’exploitation tragique imposée par le « fazeindero » :« Il faut produire il faut peiner/Jour après jour et trépasser / Sans même avoir de quoi payer /Le lopin d’terre où reposer ». La suppression de la ponctuation matérialise l’essoufflement et mime un travail continu, sans répit, soulignant l’impossibilité d’échapper au cycle du labeur qui conduit inéluctablement à l’épuisement puis à la mort. Clarice Lispector, dans l’extrait d’Agua Viva, apparemment au fil de la plume, dit le plaisir de l’écriture et le fragile, difficile et mystérieux jeu avec les mots, emportant le lecteur dans un univers éloigné de celui du roman traditionnel. Toutes ces écritures féminines novatrices révèlent une nouvelle manière d’être au monde et de la dire. Elles polissent les mots, les nuancent, les colorent de leurs émotions, sensations, imagination. En déployant un riche nuancier émotionnel et imaginaire, elles enrichissent le lexique du lecteur s’opposant ainsi à la vision univoque du pouvoir totalitaire, qui appauvrit le langage, le réduit et, de la sorte, limite la capacité à penser de manière critique : « (…) faire barrage aux attitudes fascistes, lesquelles vont jusqu’à l’abolition du langage. On te vole le langage… Et moi je crois que chaque fois que tu perds un mot, tu perds un concept » (Nelida Pinon).

Au-delà de la réflexion sur le féminisme qui traverse les entretiens des vingt-six femmes, Brasileiras offre une perspective plus vaste sur la création et l’écriture. A travers la diversité de leurs parcours, ces femmes interrogent leur rapport au monde, au langage, à la liberté de créer et à la liberté en général. Créer et écrire deviennent des actes de résistance et de liberté. Ainsi, Brasileiras dépasse la seule question de la condition féminine pour célébrer le travail, l’écriture et la création comme lieux d’émancipation.

(1) La transcription respecte la version originale du témoignage et en conserve les fautes de grammaire, de syntaxe et de prononciation : « Nous qu’sommes là à parler ent’ nous, sur l’sacrifi e qu’est not’vie, sur l’école d’nos enfants ».

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