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Appartenance

19/10/2021 | Livres | 0 commentaires

Appartenance
La femme, la fille et la petite fille de Léon Tolstoï se racontent
Marta Albertini
Les éditions les 3 colonnes (2021)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

Appartenance de Marta Albertini  Une plongée dans ses racines

 En 1996, après le décès de sa mère Tatiana Mikhaïlovna Soukhotine, (Tania pour la différencier de sa génitrice dotée du même prénom), unique enfant  de la seconde fille de Léon Tolstoï, Marta Albertini découvre  dans une vieille valise « une montagne de lettres, la plupart en provenance de l’Union Soviétique » : lettres écrites entre 1925 et 1930, période pendant laquelle sa mère et sa grand-mère vivaient à Paris. Les deux femmes échangeaient fréquemment avec les membres de leur famille, des ami(e)s et des relations. L’aventure de l’écriture commence alors progressivement pour Marta Albertini. Quelques années après sa découverte, elle part « vivre un mois à Moscou » pour s’imprégner de l’atmosphère de cette ville dont sa grand-mère n’a jamais voulu lui enseigner la langue  (« Chose étonnante, elle se refusait à nous enseigner la langue qui était la sienne ») et y entreprendre des recherches. A l’aide de nombreuses lettres, d’archives du Musée Léon Tolstoï, du journal de l’épouse de ce dernier et de celui que sa mère a rédigé dès l’âge de douze ans débordant le personnel pour accéder à l’Histoire,  elle plonge dans ses racines, dans les pensées et la vie de ses arrière-grand-mère,  grand-mère et  mère tendrement aimées  puis donne naissance au recueil Appartenance, titre concrétisant la chaîne unissant toutes ces femmes à l’âme et au sang tolstoïens dont la narratrice est un des  maillons.

Ce n’est pas le grand écrivain russe Léon Tolstoï, perçu  dans son particulier à travers différents points de vue, mais c’est  avant tout la vie  de toute une famille et essentiellement des deux femmes, grand-mère et mère,  unies pour le meilleur et ‘pour le pire pendant et après la révolution de 1917 qui suscite l’intérêt d’Anna Albertini et qui constitue la matière du recueil.

Un ouvrage de mémoire

 Dans un ouvrage de mémoire illustré de nombreuses photographies donnant des visages aux principaux protagonistes et  leur redonnant vie, Marta Albertini reconstruit leur généalogie avec objectivité, tendresse et émotion tout en les ancrant dans le contexte historico-politique et culturel de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Elle  donne à voir  la belle demeure d’Iasnaïa Poliana dont  Tolstoï  hérita de sa mère,  la princesse Volkonsky, et où vécurent  les trois femmes adorées par la narratrice. Marta Albertini, dans un récit de filiation, restitue le passé de ses ancêtres  dont elle brosse les portraits physiques et moraux à partir de souvenirs, d’échanges épistolaires, de témoignages qu’elle analyse et  commente, (« Je reconnais ma grand-mère : sa nature généreuse, cet instinct à toujours chercher le bon côté même lorsque le contexte est loin de couronner ses attentes »), le « je » du discours se substituant à ce moment-là au pronom du récit.

 La fille de Tolstoï

 Tatiana, la baboushka, est une femme souriante, aimante, généreuse (« Tatiana a un véritable besoin de consacrer son amour à ceux qui l’entourent »), elle  s’occupe des enfants des moujiks, leur ouvre une école. « Excellente pédagogue », elle utilise la méthode éducative Montessori. Sensibilisée, bouleversée par la grande misère du peuple, surtout par celle des enfants,  pendant la famine de 1891, avec son père et sa sœur Macha, « elle parcourt de nombreux villages et ouvre des réfectoires ».  Cette femme active,  courageuse, à l’esprit libre est  impliquée dans sa société qu’elle observe avec pertinence : « On a envie de quitter la Russie, où tant de bêtise s’est déclarée, à tel point que vivre est devenu absolument insupportable. Aucun de nous ne pouvait supposer un tel niveau de laideur  (…) L’envie et l’intérêt ont profondément corrompu tout le monde ».

Tatiana mène aussi  une riche  vie sociale, assistant à de nombreuses réceptions, « fréquent(a)nt les meilleurs salons moscovites ». C’est une artiste. Elle peint, joue du piano,  visite des musées, des galeries d’art, des expositions lors de ses voyages à Paris, Rome, Florence…, rencontre des peintres, lit « tout ce qui concerne  l’art en Europe». Cependant cette jeune femme entourée, désirée, manque de confiance en elle. Soucieuse de constamment lui plaire, elle cherche toujours la reconnaissance de son grandiose père continuellement au coeur de ses pensées  : « j’ai décelé un constant manque de confiance en elle-même, l’incessante recherche d’harmonie jointe au perpétuel désir d’obtenir l’estime de son père ». Ce père,  homme de Lettres connu et reconnu, engagé contre l’injustice, l’hypocrisie politique, religieuse, sociale, en butte aux attaques gouvernementales et journalistiques, est trop retentissant pour la jeune femme et pour toute la famille : « Que je suis fatiguée d’être la fille d’un homme célèbre ». Tatiana se transformera en  une mère exigeante s’inquiétant pour l’avenir de son unique fille Tania.

La petite fille de Tolstoï

 Tania, enfant longtemps désirée, charmante et gentille fillette éveillée, comble de joie son entourage et  devient une jeune femme intelligente, dynamique, passionnée : « Quelques-unes parmi les dernières pages de son cahier, datant du 29 mars 1922, nous éclairent sur la nature exaltée de sa personnalité que sa mère n’est pas en mesure de modérer ».  Portant un amour fervent au  théâtre,  non seulement elle assiste à de nombreuses représentations, mais elle suit aussi des cours d’Art Dramatique, puis « fait ses débuts sur les planches » à Paris avant de se marier le 6 novembre 1930 avec Leonardo Albertini. Tania, toujours nostalgique de son pays d’origine,  mènera une vie « très remplie et très intéressante », parcourant le monde pour prononcer des conférences afin de faire connaître son grand-père et son œuvre.   Elle restera constamment proche de sa mère qu’elle entourera jusqu’à la fin de sa vie.

 Un bouleversant témoignage

 Malgré la distance temporelle et parfois géographique,  Marta Albertini reconstruit  avec finesse le milieu familial, social, historique dans lequel ont  vécu ses arrière-grand mère, grand-mère et mère. Elle donne à voir cette famille cultivée évoluant dans une Russie au climat politique délétère,  souvent plongée dans une grande misère et des conditions de vie précaires  surmontées avec vaillance et sourire. Les nombreuses lettres, paroles directes des différents protagonistes, permettent de pénétrer en profondeur  leur univers intérieur et l’atmosphère de leur vécu. Ce « voyage dans l’intimité de la mémoire »  donne à voir le destin exceptionnel de  femmes ayant partagé la vie de Tolstoï dont l’âme et l’esprit restent toujours ancrés dans la famille.  C’est un bouleversant et riche témoignage, la transmission de tout un patrimoine humain et historique utile pour des étudiants, des chercheurs, plaisant pour des néophytes.  Les lettres, le croisement de leurs différentes instances narratives, les nombreuses notes ajoutant des informations au bas des pages, les archives, les différentes représentations de la Russie, l’Histoire vue de l’intérieur aident non seulement à découvrir une famille, – la famille de Tolstoï -,  mais aussi à comprendre un pays, une époque. On perçoit dans toutes les lignes écrites avec sincérité et humilité par Marta Albertini le grand amour et l’immense admiration qu’elle  portait à sa grand-mère et à sa mère. A travers ses commentaires, ses interventions, on discerne aussi en filigrane la personnalité, la sensibilité de cette narratrice traversée par l’Histoire et l’histoire de sa lignée.

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